Des membres des familles des victimes de la tuerie de l’école primaire de Sandy Hook, lors d’une conférence de presse à Newtown, Connecticut, en 2013. Les familles de neuf victimes de la tuerie sont parvenues à un règlement avec Remington, le fabricant du fusil utilisé dans le massacre, selon des documents judiciaires américains publiés le 15 février 2022.
(New York) Le fabricant américain d’armes Remington a accepté de verser 73 millions de dollars de compensation aux familles de neuf victimes de la tuerie dans l’école de Sandy Hook en 2012, une décision qualifiée d’« historique » par les associations de lutte contre les armes à feu.
PETER HUTCHISON, AGENCE FRANCE-PRESSE, La Presse, 15 février 2022
« Les plaignants dans cette action informent qu’un accord en dommages-intérêts a été conclu entre les parties », indiquent dans un document judiciaire publié mardi les familles de victimes.
Selon leurs avocats, c’est la première fois qu’un manufacturier d’armes est tenu responsable d’une fusillade aux États-Unis.
« L’accord porte sur 73 millions de dollars », a précisé lors d’une conférence de presse l’avocat des familles, Joshua Koskoff. « C’est tout ce qu’il restait » après la faillite du groupe Remington, qui s’est placé sous la protection de la Loi américaine sur les faillites en 2021 avant d’être racheté.
Les familles avaient engagé des poursuites contre l’armurier et sa filiale Bushmaster, estimant qu’il avait vendu en connaissance de cause une version du fusil semi-automatique AR-15, une arme de type militaire « pas du tout adaptée » à un usage civil.
« Cela signe le début du processus nécessaire consistant à tenir les manufacturiers d’armes pour responsable de la fabrication d’armes de guerre » et de leur « marketing irresponsable », a souligné le président américain Joe Biden, saluant « un accord historique » dans un communiqué mardi soir.
Créé en 1816 et considéré comme le plus ancien armurier du pays, Remington niait les accusations et n’a pas immédiatement réagi à l’annonce.
Le 14 décembre 2012, Adam Lanza avait utilisé son Bushmaster XM15-E2S pour tuer 26 personnes, dont 20 enfants et six adultes, à l’école primaire Sandy Hook de Newtown, dans le Connecticut.
Le tireur, âgé de 20 ans et qui s’est suicidé, avait auparavant tué sa mère à son domicile.
« Victoire historique »
Le massacre avait stupéfié l’Amérique et provoqué un énième débat sur l’acquisition et la détention des armes personnelles dans un pays où le droit de posséder une arme est garanti par la Constitution.
Mais les fusils de type AR-15 ont également servi dans d’autres fusillades, comme à Las Vegas en 2017 (58 morts) ou à Parkland en Floride (17 morts) en 2018.
En 2021, les armes à feu ont fait près de 45 000 morts aux États-Unis, dont environ 24 000 suicides, selon l’organisation Gun Violence Archive.
L’association Giffords qui milite pour un durcissement des lois sur les armes individuelles a salué sur Twitter « une victoire historique » pour les familles, qui sonne comme « un avertissement à l’industrie des armes : aucune entreprise n’est au-dessus de la loi ».
« Enfin, un fabricant d’armes est tenu responsable de la crise de la violence par les armes dans ce pays », a commenté Newtown Action Alliance, un autre groupe partisan de la limitation des armes individuelles.
Matthew Soto, dont la sœur Victoria était l’une des enseignantes tuées à Sandy Hook, a expliqué devant la presse avoir fait une découverte « horrible » en étudiant les documents de Remington.
« Les fabricants d’armes savaient qu’ils faisaient de la publicité pour un produit dangereux et ils exploitaient ces dangers », a-t-il dit.
« Forcer au changement »
« Quand les militaires cherchent la meilleure arme, la plus meurtrière, la plus destructrice et celle qui pourrait être utilisée par nos soldats s’ils devaient tuer les ennemis de notre pays et de notre liberté, ils choisiraient l’AR-15 », a expliqué l’avocat Joshua Koskoff.
Cette arme « n’a pas été utilisée par un soldat hautement entraîné, mais par un jeune très perturbé, pas sur un champ de bataille, mais dans une école primaire, pas pour protéger la liberté, mais pour la tuer », a-t-il ajouté.
Selon l’avocat, les familles n’ont pas intenté ces poursuites pour être dédommagées financièrement, mais « pour forcer au changement » les fabricants d’armes.
Cet accord « ne signifie pas la fin de l’industrie des armes personnelles (qui) fera toujours partie de notre culture », a affirmé M. Koskoff, mais il montre que « l’immunité de cette industrie n’est pas à l’épreuve des balles ».
Une loi protège, depuis 2005, les fabricants d’armes de la plupart des actions en justice visant à engager leur responsabilité dans un acte violent commis avec l’une de leurs armes.
Mais il existe des exceptions, notamment pour négligence du vendeur, sur lesquelles entendaient jouer les familles.
En mars 2019, la Cour suprême du Connecticut avait statué que Remington pouvait être jugé pour déterminer si ses publicités sur son fusil semi-automatique avaient une responsabilité dans les tueries faisant un grand nombre de victimes.
À l’audience, en novembre 2017, M. Koskoff s’était notamment appuyé sur le marketing de Bushmaster qui, selon lui, avait présenté dans une publicité son fusil de type AR-15 comme une arme d’assaut.
Manuel Oliver a suspendu à une grue une bannière appelant le gouvernement de Joe Biden à agir contre les armes à feu, près de la Maison-Blanche à Washington, le 14 février 2022. Le fils d’Oliver, Joaquin Oliver, a été tué dans la fusillade de l’école Parkland il y a quatre ans aujourd’hui.
AGENCE FRANCE-PRESSE, Le Devoir, 14 février 2022
(Washington) Le père d’un élève tué par balle en 2018, dans l’une des pires fusillades scolaires ayant endeuillé les États-Unis, a grimpé lundi au sommet d’une grue près de la Maison-Blanche pour appeler Joe Biden à agir contre les armes a feu.
« 45 000 personnes ont été tuées par des armes à feu depuis que vous assumez la responsabilité » du pays, pouvait-on lire sur une large banderole suspendue par Manuel Oliver à une grue de chantier, en plein centre de la capitale, avec un dessin de son fils Joaquin, tué il a quatre ans jour pour jour.
Le 14 février 2018, jour de la Saint-Valentin, un ancien élève du lycée Marjory Stoneman Douglas à Parkland, en Floride, était entré dans l’établissement avec un fusil semi-automatique, tuant 17 personnes et en blessant une quinzaine d’autres, dans ce qui fut l’un des pires massacres commis en milieu scolaire aux États-Unis.
Au pied de la grue toute proche de la Maison-Blanche, la mère de Joaquin a confié ressentir toujours « une douleur, partout », celle de son fils mort.
Mais « cela nous pousse à faire quelque chose » contre les armes à feu, a expliqué à l’AFP Patricia Oliver, pendant que son mari entamait sa descente de la structure.
Il a ensuite été arrêté par la police.
« Nous montrons cela au président, parce que nous avons besoin qu’il prenne des mesures », a-t-elle ajouté, « nous avons besoin d’actions qui fonctionnent réellement ».
En décembre, le couple avait passé trois semaines devant la Maison-Blanche pour demander un rendez-vous avec Joe Biden. Ils n’ont finalement pu que rencontrer un conseiller, « mais depuis, il ne s’est rien passé ».
Avec cette action est lancée une campagne, « Shock market », qui doit « montrer en temps réel combien de personnes meurent en Amérique en raison de la violence par arme à feu », a poursuivi Patricia Oliver.
« Le président Biden n’a pas été à la hauteur des réformes sur les armes à feu qu’il avait promises durant sa campagne » dénonce « Shock Market » sur son site internet.
De son côté, la Maison-Blanche a publié lundi matin un communiqué où Joe Biden « prie » pour les victimes et leurs familles. « Nous nous souvenons de ceux disparus à Parkland, et nous nous tenons aux côtés des Américains dans chaque coin du pays qui ont perdu un proche en raison des violences par armes à feu », une « pandémie », ajoute le communiqué.
L’attaque de Parkland avait déclenché aux États-Unis un mouvement de protestation contre les armes d’une ampleur historique, aiguillé par les jeunes, sans que cela se traduise par des mesures fortes sur le plan législatif fédéral, notamment en raison de l’influence du lobby des armes au Congrès.
À part quelques initiatives périphériques menées par son administration, le président démocrate a donc pour l’instant déçu les militants favorables à un encadrement renforcé des armes à feu, en échouant à faire adopter une loi majeure depuis son arrivée au pouvoir.
Cinq ans après l’attentat à la grande mosquée de Québec, « rien n’a été fait » pour empêcher l’accès ou le maintien des armes à feu qu’avait en sa possession le tueur, déplorent des membres du Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) et des groupes de contrôle des armes.
FRÉDÉRIC LACROIX-COUTURE, LA PRESSE CANADIENNE, 27 janvier 2022
À quelques jours des commémorations de la tragédie du 29 janvier 2017, ils interpellent à la fois Québec et Ottawa dans deux lettres distinctes obtenues par La Presse Canadienne.
L’une s’adresse au premier ministre François Legault et à la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault. L’autre a été envoyée au premier ministre Justin Trudeau et à son ministre de la Sécurité publique, Marco Mendicino.
La vingtaine de signataires mentionnent qu’il « est toujours pénible de savoir » que le tueur de la grande mosquée avait utilisé une arme (de la marque Glock) et cinq chargeurs de dix balles achetés légalement pour commettre son crime, qui a fait six morts et huit blessés. Il avait aussi en toute légalité au moins cinq autres armes et trois armes d’assaut.
Ils soutiennent qu’un « individu avec le même profil pourrait aujourd’hui posséder les mêmes armes et accessoires ».
« Il est absolument néfaste et honteux de constater qu’en cinq ans, RIEN n’a été fait pour changer les circonstances ayant permis à cet individu d’acquérir ou de garder un tel arsenal », dénoncent les principaux signataires Boufeldja Benabdallah, porte-parole du CCIQ, et Mohamed Khabar, l’une des victimes de la fusillade.
Ils sont appuyés par 18 autres personnes représentant entre autres PolySeSouvient, l’Association des Étudiants de Polytechnique, la Coalition pour le contrôle des armes, Ensemble pour Thomas et les Familles liées à Dawson.
Ils avancent que les ventes d’armes de poing atteignent des « niveaux records ». Le fabricant de la marque Glock a même rapporté une hausse de ses ventes canadiennes en 2020, mentionnent les auteurs des lettres, et ce, « grâce à la demande élevée pour le même modèle utilisé pour tuer et blesser nos confrères ».
« Selon nous, cette situation est entièrement due à l’inaction du gouvernement fédéral, qui détient la responsabilité du Code criminel qui classifie les armes “ sans restrictions ”, “ à autorisation restreinte ” ou encore “ prohibées ”, cette dernière étant la catégorie dans laquelle les armes de poing devraient se retrouver », écrivent-ils.
La responsabilité d’Ottawa
Les signataires réclament que le contrôle des armes de poing reste dans les mains du fédéral.
L’hiver dernier, le gouvernement Trudeau proposait dans son projet de loi C-21 — mort au feuilleton avec le déclenchement des élections — de donner le pouvoir aux municipalités d’interdire les armes de poing, ce qui a été mal accueilli par l’Assemblée nationale.
En campagne électorale, les libéraux ont promis d’étendre ce pouvoir aux provinces et territoires.
Dans la lettre adressée au premier ministre Legault, ils demandent au gouvernement québécois « de ne pas permettre au fédéral de se déresponsabiliser dans le dossier des armes de poing ».
Dans celle envoyée au premier ministre Trudeau, ils invitent Ottawa à prendre ses responsabilités pour adopter une législation qui sera mise en œuvre d’un océan à l’autre.
« Même si le gouvernement du Québec décidait d’interdire les armes de poing sur son territoire, leur prolifération dans le reste du Canada se poursuivrait : il s’agirait, après tout, d’une interdiction auprès d’une seule des treize juridictions canadiennes », écrivent les signataires.
Ils déplorent aussi que les armes de style arme d’assaut devenues illégales en 2020 puissent encore se retrouver entre les mains de ceux les ayant achetées avant l’interdiction. Un programme de rachat a été promis par les libéraux fédéraux, mais il se fait toujours attendre.
Lettres signées par :
Boufeldja Benabdallah Mohamed Khabar, Mosquée de Québec
Avec l’appui de :
Maxime Riera, Association des Étudiants de Polytechnique et Mouvement étudiant Pas_Ici
Wendy Cukier, Coalition pour le contrôle des armes
Ken Price, Claire Smith, Danforth Families for Safe Communities
Luna Vadlamudy, Émile Tremblay, Raphael Laurence et Alice Benoit, Ensemble pour Thomas Louise de Sousa,
Kathlene Dixon, Meaghan Hennegan, Familles liées à Dawson
Nathalie Provost, Serge St-Arneault, Suzanne Laplante-Edward, Jim Edward, Jimmy Edward, Sylvie Haviernick, Heidi Rathjen, PolySeSouvient
Pendant que les très jeunes membres de gang de rue se tirent dessus et font la manchette, les organisations criminelles traditionnelles, motards et mafia notamment, se réorganisent dans l’ombre. À d’autres époques, celles-ci auraient pu calmer le jeu, mais pas cette fois, la pandémie ayant chamboulé leur mode opératoire d’antan. Regard sur cette nouvelle normalité.
DANIEL RENAUD, LA PRESSE, 27 décembre 2021
PHOTO : MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE
Une collaboration accrue à cause de la pandémie
La pandémie de COVID-19 a, depuis un an et demi, contribué à accroître les échanges de services entre groupes criminels à Montréal, qui ont pu ainsi s’adapter et surmonter les obstacles créés par les mesures de restriction.
Ces échanges accrus et nouveaux partenariats ont aussi permis à des individus d’amplifier leur influence au sein du crime organisé montréalais, au détriment d’autres acteurs.
Le prix du kilogramme de cocaïne était d’environ 45 000 $ avant la pandémie et il a atteint un sommet de près de 80 000 $ au plus fort de la crise sanitaire, vraisemblablement en raison d’une rareté provoquée par la fermeture des frontières.
La nouvelle normalité
Le trafic de stupéfiants est l’une des principales activités des groupes criminels.
Pour ce faire, il faut des investisseurs, des importateurs, des fournisseurs de produits précurseurs, des transporteurs, des « portes » pour faire entrer la drogue au Québec, des distributeurs, des fabricants ou des transformateurs, des réseaux de vendeurs, des courriers et des facilitateurs pour blanchir les profits.
Simultanément, les lucratifs paris sportifs, les maisons de jeu clandestines, les fraudes, les extorsions (pizzo) et l’infiltration de l’économie légale servent à financer des activités criminelles, dont les importations et le trafic de drogues, et stimulent le prêt usuraire, lui aussi très payant.
Plusieurs volets des opérations de trafic de stupéfiants ont été plus compliqués depuis le début de la pandémie, durant un certain temps du moins, et les groupes criminels ont dû s’entraider pour maintenir ou accroître leurs profits.
« Ils travaillent tous ensemble en ayant chacun leur spécialité. En temps de COVID-19, alors que les conteneurs restent bloqués et que des produits sont en rupture de stock dans les magasins, les criminels aussi ont plus de difficulté à s’approvisionner. Pour continuer d’avoir des occasions d’affaires, ils ont davantage besoin des services et des spécialités d’autres individus comparativement à avant, lorsque la vie était normale. Le crime organisé a dû s’adapter. Les spécialistes et les domaines d’affaires sont devenus plus importants », explique le patron des enquêtes à la Sûreté du Québec, l’inspecteur-chef Benoit Dubé.
« Il a fallu que les gens se réinventent et tissent encore plus de liens, ajoute le commandant de la Division du crime organisé du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Francis Renaud. Ils ont dû être créatifs dans leurs modèles d’affaires. »
La pandémie a fait qu’il y a eu des alliances qu’on n’aurait jamais vues avant, parce que des gens pouvaient garantir d’avoir le produit ou le service que l’autre cherchait.
Francis Renaud, commandant de la Division du crime organisé du SPVM
De son côté, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ne peut dire si les liens entre groupes criminels se sont intensifiés depuis la pandémie. Elle affirme toutefois que les relations « sont étroites » depuis deux ans entre les Hells Angels de la section de Montréal et la mafia en particulier, dont les membres les plus influents se rencontrent régulièrement, comme lors d’une fête tenue le 10 décembre au Café Bellerose à Laval.
« Des Hells Angels qui s’affichent de façon régulière dans des cafés italiens, ce n’est pas quelque chose que l’on voyait avant. Leurs relations ne se situent pas seulement au niveau des activités criminelles, ils s’affichent ensemble, indique Julie-Anne Moreau, analyste en renseignement criminel sur le crime organisé à la Division C (Québec) de la GRC. Ce qui est particulier, c’est que les Hells Angels de Montréal ont établi des liens avec différentes cellules du crime organisé traditionnel italien (COTI) qui ne se côtoient pas tant que ça. »
Les Hells Angels de Montréal deviennent ainsi un peu comme un dénominateur commun.
Julie-Anne Moreau, analyste en renseignement criminel sur le crime organisé à la Division C (Québec) de la GRC
Le prix du kilogramme de cocaïne serait à environ 36 000 $ actuellement – moins cher qu’avant la pandémie –, ce qui signifie que les importateurs n’auraient maintenant pas de difficulté à faire entrer cette drogue au Québec.
La coexistence est également perceptible dans les opérations de paris sportifs. Alors que le clan sicilien de la mafia en avait pratiquement l’exclusivité à une certaine époque, les profits sont maintenant partagés entre quelques factions du crime organisé montréalais. Ces profits peuvent devenir un facteur de négociation entre groupe criminels, soutient le sergent Kevin Ross, responsable du renseignement criminel sur le crime organisé à la Division C de la GRC.
Une nouvelle table de direction ?
La nouvelle normalité. PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE, PHOTOMONTAGE LA PRESSE. Martin Robert
Ces échanges de services auraient fait en sorte que depuis un an, des individus seraient devenus plus importants dans l’entourage des membres les plus influents du crime organisé, que la police identifie comme étant notamment les Hells Angels Martin Robert et Stéphane Plouffe, de la section de Montréal.
Robert serait non seulement le Hells Angel le plus influent au Québec, mais l’un des plus importants, sinon le plus influent au Canada, pense la police.
La nouvelle normalité, PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE, PHOTOMONTAGE LA PRESSE, Stéphane Plouffe
La SQ croit qu’une nouvelle alliance, un peu comme l’alliance mafia-motards-gang décapitée dans l’opération Magot-Mastiff en novembre 2015, ou qu’une nouvelle table de direction mafia-motards composée entre autres de Martin Robert et Stéphane Plouffe, ainsi que des mafieux Marco Pizzi, Davide Barberio et Erasmo Crivello, serait en train d’être recréée à Montréal.
Mais ce scénario est réfuté par une source du milieu criminel qui affirme que des individus différents du crime organisé règlent des conflits ou encadrent des opérations, selon le cas.
La nouvelle normalité. Erasmo Crivello, Davide Barberio (en bas) et Marco Pizzi (lunettes)
« C’est plutôt une table de direction avec des chaises vides. C’est du cas par cas. Les visages des gens assis sur les chaises changent selon les besoins et situations. Avec la pandémie, il y a une plus grande coexistence entre les groupes. C’est comme s’il y avait davantage de covoiturage », a imagé notre source.
« Les groupes et individus qui ont le plus de territoires ou d’activités, ceux qui ont le plus d’influence, seront plus souvent présents à ces tables », renchérit l’analyste de la GRC Julie-Anne Moreau.
Des braises rougeoyantes
La police considère que les Hells Angels et la mafia sont les groupes criminels les plus forts à Montréal. Mais il y a également d’autres groupes puissants, comme le crime organisé libanais – très présent à Laval –, le crime organisé grec et d’autres organisations criminelles qui sont moins souvent inquiétées par la police.
La police observe également certains liens entre les groupes criminels de Montréal et ceux de l’Ontario ; depuis peu, un Hells Angel ontarien, Rob Barletta, connu pour être impliqué dans les paris sportifs, porte les couleurs de la section de Montréal.
Les observations policières suggèrent également que le chef de gang Gregory Woolley serait revenu dans le giron des Hells Angels de la section de Montréal, alors que sa peine et ses conditions judiciaires sont terminées depuis la fin de novembre.
Les organisations criminelles font encore appel aux membres de gangs de rue pour effectuer des contrats de tous genres.
Pour le moment, le crime organisé montréalais a toujours une structure cellulaire et non pyramidale.
La nouvelle normalité. PHOTMONTAGE LA PRESSE, Stefano Sollecito (à gauche) et Leonardo Rizzuto
La mafia n’a toujours pas de chef. Le clan des Siciliens, l’ancien clan Rizzuto, est toujours considéré comme le plus fort, mais son influence diminuerait constamment.
Le clan Sollecito-Rizzuto n’est pas faible mais il est vulnérable. Leur étoile n’est pas en train de briller, elle est en train de pâlir.
Le sergent Kevin Ross, responsable du renseignement criminel sur le crime organisé à la Division C de la GRC
La mafia est encore instable. Il y a eu une accalmie après les assassinats des mafieux putschistes Salvatore et Andrew Scoppa en 2019, mais des tensions ont commencé à réapparaître.
La tentative de meurtre dont a été victime le chef de clan Serafino Oliverio le mois dernier en est une démonstration.
« Actuellement, ce sont des tensions qui sont beaucoup plus reliées aux activités criminelles qu’à une guerre de pouvoir », explique Julie-Anne Moreau, analyste à la GRC.
Pendant que les conditions judiciaires d’individus influents tombent, d’autres sortiront du pénitencier dans les prochains mois et les prochaines années, et voudront reprendre leur place.
Une lutte pour savoir quel clan de la mafia s’assoira ou discutera d’égal à égal avec les Hells Angels pourrait alors s’engager, appréhende la police.
Gangs de rue et armes à feu : « On vit quelque chose qu’on n’a probablement jamais vécu »
Le commandant de la Division du crime organisé du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Francis Renaud, l’affirme sans détour : « On vit quelque chose qu’on n’a probablement jamais vécu en termes de violence par armes à feu à Montréal. La police fait sa part, mais on serait incapables d’en venir à bout sans l’aide d’autres instances. C’est tout le système qui est actuellement sous pression. »
« Même s’ils n’ont jamais réellement disparu », selon le commandant Renaud, les gangs de rue ont fait parler d’eux cette année à Montréal. Ce qui est nouveau, dit-il, c’est que leurs membres sont plus jeunes que ceux des gangs des dernières décennies et qu’ils ont plus d’armes à feu.
Et ils les utilisent pour viser également des victimes très jeunes. Trois d’entre elles, des adolescents de 15 et 16 ans, ont été tuées, dont deux par balles ; des crimes à propos desquels les policiers sont loin d’être insensibles.
« Nos policiers se donnent et travaillent très fort. Je ne veux pas manquer de respect aux familles de ces trois adolescents tués, mais on se voit tous dans Meriem Boundaoui, Thomas Trudel ou Jannai Dopwell-Bailey », assure le commandant Renaud.
Selon lui, les réseaux sociaux ont contribué à accroître la violence, notamment en facilitant l’acquisition d’armes à feu et en exacerbant les conflits entre individus ou groupes.
La nouvelle normalité. PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE. Armes à feu saisies récemment par le SPVM
« C’est la fameuse culture de la violence et la banalisation de cette violence, dit-il. La banalisation s’effectue au travers des vidéos que ces jeunes regardent ou de la musique qu’ils consomment ou composent. Tout ça pour avoir de la notoriété, devenir hood famous. Ces jeunes s’abreuvent de cela, c’est un mode de vie. La police, on s’attaque à une culture. Et comme on le dit souvent, on ne peut pas mettre cette culture en prison. »
Ils n’écoutent plus leurs aînés
Le fait que les membres des gangs émergents d’aujourd’hui soient plus jeunes, même souvent mineurs, et le fait qu’ils possèdent beaucoup plus d’armes à feu que leurs prédécesseurs constituent deux ingrédients d’un cocktail explosif.
D’autant plus que ces jeunes armés ne seraient plus très réceptifs envers les membres de gangs plus vieux, surnommés les vétérans, ou les anciens membres de gangs devenus des acteurs importants du crime organisé montréalais, comme Gregory Woolley.
« On ne voyait jamais des gens de moins de 20 ans jadis. Il y a 10 ou 12 ans, on utilisait des jeunes parfois pour effectuer certaines tâches, mais présentement, il n’est pas rare que nos jeunes aient moins de 18 ans, des mineurs avec des armes à feu », explique le commandant Renaud.
Plus ils sont jeunes, moins ils vont écouter les plus vieux. C’est ce que la rue nous dit présentement. Il n’y a personne qui est capable d’influencer positivement ou de calmer le jeu.
Francis Renaud, commandant de la Division du crime organisé du SPVM
Selon l’officier, il serait étonnant que les membres du crime organisé veuillent intervenir auprès des membres de gangs émergents qui multiplient les fusillades depuis deux ans, « pour ne pas ouvrir un panier de crabes ». « Les membres du crime organisé n’ont rien à gagner », dit-il.
Le commandant Renaud croit même que ces fusillades font l’affaire des criminels organisés, car les projecteurs de la police sont braqués ailleurs que sur eux.
« C’est sûr et certain que lorsqu’on regarde à droite, il y en a qui en profitent à gauche », affirme l’officier.
Conflits internes
Les membres des gangs de rue émergents sont surtout impliqués dans les fraudes, le trafic de stupéfiants et le proxénétisme, des activités qui leur servent à se payer des armes.
Malgré leur jeune âge, ils vendent d’étonnantes quantités de stupéfiants, qu’ils offrent même sur des territoires appartenant historiquement à des organisations criminelles établies.
Selon Francis Renaud, les gangs de rue contrôlent encore des territoires, mais ceux-ci ne sont plus aussi hermétiques qu’avant, dans le sens où, par exemple, un membre d’un gang peut habiter dans le secteur d’un autre groupe.
Alors qu’à une certaine époque, les conflits opposaient les Rouges et les Bleus, il y a aujourd’hui des querelles entre membres de groupes d’une même allégeance rouge ou bleue.
Des conflits qui ont débuté à Montréal peuvent se déplacer à Laval, et l’inverse est aussi vrai.
Pour joindre Daniel Renaud, composez le 514 285-7000, poste 4918, écrivez-lui à son adresse courriel ou à l’adresse postale de La Presse.
Lundi 6 décembre 2021. La lumière de gyrophares éclabousse les arbres de part et d’autre du chemin Olmsted, qui serpente autour du mont Royal. Le convoi du premier ministre Justin Trudeau s’éloigne lentement du belvédère Kondiaronk, d’où 14 faisceaux lumineux s’élancent vers le ciel tourmenté, rappelant la mémoire des étudiantes tuées par balles lors de l’attentat antiféministe perpétré à l’École Polytechnique de Montréal, 32 ans plus tôt.
Passé en coup de vent, le chef du gouvernement canadien a laissé derrière lui une rose blanche et la promesse de soutenir la lutte contre la violence par armes à feu.
Plus de trois décennies après la tragédie du 6 décembre 1989, les figures de proue du groupe pour le contrôle des armes PolySeSouvient, Nathalie Provost et Heidi Rathjen, ne demandent qu’à croire Justin Trudeau, notamment lorsqu’il promet de retirer les armes à feu de style militaire opérationnelles des mains des Canadiens en échange d’une compensation financière.
« Il y a la fatigue, la frustration qui s’installent », fait remarquer Heidi Rathjen, après des années de batailles pour un contrôle accru des armes à feu au Canada durant lesquelles les avancées et les reculs ont été nombreux. « Même quand on gagne, on perd », dit la témoin de la tuerie du 6 décembre 1989, ayant en tête les « promesses électorales brisées » et les mesures de contrôle « anéanties par des tricheries réglementaires ».
« On ne peut pas faire cela pour l’éternité », lâche Heidi Rathjen. Pourtant, « beaucoup reste encore à faire », constate la coordonnatrice de PolySeSouvient, tout en pointant la recrudescence de la violence liée aux armes à feu et les 18 féminicides survenus au Québec depuis le début de l’année.
L’« adrénaline » ayant gagné Nathalie Provost le jour du 32e anniversaire de l’attaque antiféministe à Polytechnique au gré des entrevues avec des journalistes, des entretiens avec des personnes dont la vie a aussi été bouleversée par une arme à feu, des activités de commémoration, dont celle à laquelle elle a participé en compagnie des premiers ministres canadien, Justin Trudeau, et québécois, François Legault, s’estompe. « Je reviens au neutre, comme disait mon père », mentionne-t-elle dans un échange avec Le Devoir jeudi soir.
Nathalie Provost dit être « un peu tannée » de se battre pour interdire les armes d’assaut et de poing ainsi que les chargeurs de grande capacité, 32 ans après avoir été atteinte par les projectiles de Marc Lépine, qui avait fait irruption dans sa classe de l’École Polytechnique, porté par une haine antifemmes et armé d’une carabine semi-automatique Ruger Mini-14, pour y tuer le plus de femmes possible. « Je ne trouve pas ça facile. Puis, en même temps, j’ai la sensation que les probabilités qu’on s’approche de quelque chose de vrai, puis d’important, sont tellement grandes là », affirme la survivante de la tuerie du 6 décembre 1989, près de trois mois après les dernières élections fédérales. « Si les Canadiens avaient élu Erin O’Toole, même minoritaire, je ne sais pas ce que j’aurais fait », laisse tomber Nathalie Provost. « Mais ce n’est pas Erin O’Toole qui est au pouvoir, c’est un gouvernement libéral [qui s’y trouve] avec le Bloc québécois et le NPD, avec qui on peut travailler », poursuit-elle.
La femme de 55 ans n’hésite plus à dire aux décideurs politiques leurs quatre vérités, comme elle l’a fait avec Justin Trudeau après avoir lu le projet de loi C-21 sur les armes à feu déposé à la Chambre des communes en février dernier. Tant pis si son approche frontale nuit à ses ambitions, se dit-elle. « Vous dites que vous partagez la peine et la souffrance que nous vivons. C’est faux, Monsieur le Premier Ministre. Car si tel était véritablement le cas, vous auriez eu le courage d’aller au bout de vos convictions », avait écrit Nathalie Provost au premier ministre « un dimanche soir sur [sa] table de cuisine ». « Si vous poursuivez avec ce projet de loi, plus jamais nous n’accepterons de vous recevoir à nos côtés lorsque nous pleurerons la mort de nos filles, de nos sœurs, de nos amies, lors des commémorations annuelles », l’avertissait-elle. « Ça m’a pris une heure, une heure et quart l’écrire. On l’a fait vérifier par quelques stratèges qui ont dit “Ouf, ouais, OK”, puis on l’a envoyée par courriel à toute la gang de PolySeSouvient. Les réponses ont été instantanées : “Oui, oui, oui, oui, oui…” » raconte Nathalie Provost.
L’étude du projet de loi C-21 s’est arrêtée net après la publication de la lettre au bas de laquelle une quarantaine de survivants, témoins, parents de disparues avaient apposé leur signature.
« C’était pas mal extrême, mais nécessaire », souligne Heidi Rathjen, tout en rappelant que « la mesure principale pour laquelle [PolySeSouvient] se bat, c’est l’interdiction des armes d’assaut ».
Au cours de l’été, le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, a réitéré sa promesse de neutraliser les armes à feu de style militaire au pays. « Ou bien [les propriétaires] revendent ces armes au gouvernement pour qu’il les détruise ou bien on se charge de les rendre inutilisables », avait-il déclaré en campagne électorale à la satisfaction des signataires de la lettre.
Nathalie Provost dit avoir croisé un premier ministre « mal à l’aise » sur le sommet du mont Royal lundi dernier. « Je l’ai salué. Il nous a remerciés de l’accueillir. J’ai dit : “Maintenant, on attend que vous livriez les promesses”. Il a répondu : “oui” », relate-t-elle.
Les porte-parole de PolySeSouvient, Nathalie Provost et Heidi Rathjen — qui se sont rencontrées pour la première fois le jour de leur rentrée à l’École Polytechnique, en septembre 1985 —, disent continuer de mener bataille notamment parce qu’elles ont la certitude de faire écho aux demandes non seulement des victimes des violences par armes à feu, mais de la majorité de la population canadienne.
En compétition avec un lobby proarmes les accusant de « pleurnicher », les deux bénévoles ainsi que les survivants et les témoins de la violence par armes à feu qui gravitent autour d’elles comme Meaghan Hennegan (survivante de la fusillade au Collège Dawson, en 2006) et Boufeldja Benabdallah (témoin des contrecoups de l’attentat de la grande mosquée de Québec en 2017), ont l’oreille de la population, des médias et des hommes et femmes politiques.
« Les familles des victimes ont une crédibilité énorme parce qu’elles n’ont rien à gagner. Elles ont déjà tout perdu », explique Heidi Rathjen.
« On ne lâche pas, on continue, même si c’est exigeant », dit Nathalie Provost qui concilie, elle aussi, travail, famille et activisme.
« Toutes les deux on est fatiguées. Mais on s’appuie l’une sur l’autre, et sur les autres membres de notre petit collectif, et on est rendues d’une efficacité redoutable », fait-elle remarquer.
Comptez-vous sur une relève ? « La relève, on la prépare, on la prépare », indique l’ex-administratrice de l’École Polytechnique, tout en soulignant que « tu ne peux pas forcer » d’autres victimes à monter sur la ligne de front.
Cela dit, PolySeSouvient voit d’un très bon œil l’implication de la mairessede Montréal, Valérie Plante, qui a pris à bras-le-corps la lutte contre la violence armée.
Comme elle, le groupe continue de presser Justin Trudeau de renoncer à son idée de sous-traiter aux provinces et aux municipalités l’imposition de nouvelles restrictions sur les armes de poing pour interdire plutôt les armes de poing d’un océan à l’autre… comme son prédécesseur Paul Martin le promettait il y a plus de 15 ans.
Entretien avec Nathalie Provost, survivante de Polytechnique
Le souvenir de la tuerie de Polytechnique, il y a 32 ans ce lundi, prend une couleur particulière pour des survivantes et des témoins cette année, dans la foulée d’une série de meurtres de femmes partout au Québec et de fusillades aux quatre coins de Montréal. Et plus que jamais, le collectif PolySeSouvient dénonce l’inaction du fédéral pour s’attaquer aux armes de poing.
MAYSSA FERAH, LA PRESSE, 6 décembre 2021
« C’est une catastrophe. On est moins protégés en 2021 qu’en 1989 », estime Nathalie Provost. Elle a reçu quatre projectiles le 6 décembre 1989, quand 14 femmes ont été tuées parce qu’elles étaient des femmes.
Bien sûr, il n’y a pas de lien entre le meurtre de Meriem Boundaoui, tuée en février dernier par une balle perdue, et le drame de Polytechnique. Mais les multiples évènements impliquant des armes à feu dans la métropole tourmentent la survivante de la tuerie.
Au moment d’évoquer la mort de Thomas Trudel, tué par balle en novembre, Nathalie Provost lance un soupir lourd de sens. Puis après un bref silence, elle dit : « Ce que ça provoque chez moi, c’est le retour de la peur. Je suis triste de ce retour-là dans ma vie. On ne redevient jamais complètement fonctionnel après un évènement impliquant une arme. La peur de la balle perdue, c’est affreux. »
Chaque année, Nathalie Provost est sollicitée pour parler du drame de Polytechnique. Et chaque année, elle reprend la parole dans l’espoir d’éliminer la violence par armes à feu.
Il y a des années où c’est pesant, et je le fais pareil. Cette année, je suis assez positive. J’ai le sentiment qu’on fait une différence. Notre discours fait écho dans le climat actuel.
Nathalie Provost, survivante de la tuerie de Polytechnique
À chaque commémoration, son mécontentement face à l’inaction du fédéral augmente.
« Essayez donc de me trouver une action forte et permanente des libéraux par rapport aux armes à feu. Les armes de poing, c’est une responsabilité fédérale. Il faut arrêter de se lancer la balle et envoyer un message clair : on n’en veut pas. »
Loin du but
Le collectif PolySeSouvient n’est pas tendre envers le gouvernement de Justin Trudeau. Le groupe dénonce la vacuité du projet de loi C-21 sur le contrôle des armes. Il ne va pas assez loin, plaide-t-il.
Le groupe qui se bat pour un meilleur contrôle des armes à feu, en particulier les armes de poing, critique l’absence d’un programme de rachat forcé pour les armes d’assaut interdites. Rien n’oblige pour le moment les propriétaires à les rendre aux autorités, malgré les promesses en ce sens du parti de Justin Trudeau.
Jusqu’à présent, Ottawa demeure campé sur l’idée de laisser aux villes le soin de les interdire.
Tout est mis sur la table pour nourrir le marché de la revente, estime Heidi Rathjen, coordonnatrice de PolySeSouvient.
Ce qui avait été gagné après le drame de Poly, notamment un registre fédéral des armes à feu, a été détruit sous l’administration Harper, soutient le collectif. « Mais ça n’a jamais été reconstruit sous les libéraux. Il y a un affaiblissement du contrôle des armes alors qu’on assiste à une hausse des féminicides et à plusieurs fusillades. »
Selon le collectif, en reculant sur sa promesse de forcer les points de vente à s’assurer que les acheteurs d’armes à feu non restreintes possèdent un permis valide, les libéraux nourrissent le statu quo.
Il faut envoyer un message clair et resserrer le contrôle. La job n’est pas finie.
Heidi Rathjen, coordonnatrice de PolySeSouvient
Le gouvernement fédéral n’a rien fait de concret sur le terrain, répète-t-elle. Les armes d’assaut sont théoriquement prohibées, mais la plupart demeurent entre les mains de leur propriétaire.
Vérifier le permis d’un acheteur, c’est la base d’une politique de contrôle des armes à feu efficace, estiment les membres de PolySeSouvient.
Culture des armes
« Le climat d’insécurité pousse de plus en plus de monde à s’armer. On ne veut pas se diriger dans une direction qui ne correspond pas aux valeurs des Canadiens. On ne veut pas de la culture des armes qui prolifère », juge Heidi Rathjen.
Interdire les armes de poing et ne pas tout laisser aux municipalités enverraient donc un message clair à l’ensemble de la population, qu’il s’agisse d’individus liés à la criminalité ou pas, pense la porte-parole.
« Le lobby des armes à feu fait la promotion de l’usage de l’arme pour la défense personnelle. Ils ne le font pas ouvertement, mais militent pour qu’on commence à voir l’arme comme un instrument de protection. Entre ce discours partagé par les criminels et le lobby des armes à feu, il n’y a qu’un pas. »
Pour stopper le fléau, il faut un certain courage politique, plaide-t-elle. Ça passe par la volonté de rendre les pistolets moins accessibles.
Les armes illégales sont déjà illégales, certes. « C’est une question d’opérations policières. Mais il faut aussi un courage politique pour décider d’intervenir dans les secteurs où on sait qu’elles circulent. »
Si on n’intercepte pas ces armes par où elles transitent, elles se retrouvent dans les mains de nos jeunes.
Heidi Rathjen, coordonnatrice de PolySeSouvient
Elle craint qu’un point de non-retour soit franchi autant en ce qui a trait aux armes légales, prohibées ou à utilisation restreinte.
« J’ai confiance en la nouvelle génération »
Nathalie Provost ne s’oppose pas nécessairement aux peines plus sévères pour possession d’armes à feu. Mais les punitions plus lourdes sont parfois inefficaces pour contrer la montée de la violence, avance-t-elle. « Dans les meurtres conjugaux ou les fusillades actuelles, il y a le facteur impulsivité. La décision de tirer est rapide et émotionnelle, le suspect ne pense pas aux conséquences à ce moment-là. » Un message clair d’Ottawa serait donc le bienvenu, lance-t-elle.
Meurtres de femmes qui se multiplient. Tuerie en Nouvelle-Écosse, la pire de l’histoire moderne du Canada. Règlement de comptes entre de jeunes suspects qui font d’innocentes victimes. Les dernières années sont peu encourageantes pour quiconque milite contre les armes de poing ou les violences envers les femmes, admet Nathalie Provost. L’inaction du fédéral la déconcerte encore plus dans ce contexte. Elle garde espoir malgré tout. Montréal n’est pas devenu dangereux, souligne-t-elle. « Je continue mon combat, car j’ai confiance en la nouvelle génération. Certains ont beau les traiter de woke, la génération des 20 à 30 ans se mobilise beaucoup plus contre la violence. »
Elle salue les marches dans certains quartiers touchés par les fusillades, les prises de position des jeunes sur les réseaux sociaux, le vent de changement et le refus du statu quo. « Peut-être vont-ils nous sauver, en bout de ligne. »
Morgan Lowrie – La Presse canadienne, 5 décembre 2021
Trente-deux ans après qu’un homme armé, obsédé par sa haine des féministes, eut ouvert le feu sur le campus de Polytechnique Montréal, tuant 14 femmes et en blessant d’autres, la liste des femmes assassinées par des hommes continue de s’allonger au Québec.
Alors que les Québécois se préparent à observer un moment de silence ainsi qu’à participer à des cérémonies solennelles pour commémorer la tragédie survenue le 6 décembre 1989, des militantes soulignent que la vague de féminicides observée au Québec prouve que la violence misogyne n’est pas une affaire du passé.
Depuis le début de l’année 2021, le décompte non officiel s’élève à au moins 18 féminicides survenus sur le territoire québécois.
Nathalie Provost, elle-même blessée par quatre balles tirées par le tueur de la Polytechnique, est bien placée pour savoir que chacun de ces décès est une tragédie.
Si le drame de la Polytechnique demeure l’une des pires tueries de l’histoire du Canada, pour Mme Provost, cette histoire va bien au-delà des statistiques.
En entrevue avec La Presse canadienne, elle souligne que les victimes n’étaient pas des inconnues ou des visages sur des photos. Pour elles, ces femmes étaient ses collègues, des yeux qu’elle croisait, des voix qu’elle connaissait.
Devant la série de meurtres commis contre des femmes, Nathalie Provost se dit inquiète parce qu’elle voit des similitudes entre les difficultés économiques et le marché du travail en 1989, puis le climat d’incertitude provoqué par la pandémie de COVID-19.
« De mon point de vue, en temps de crise, les premiers à en payer le prix sont les femmes et les enfants. J’en suis absolument convaincue », dit-elle.
Louise Riendeau, porte-parole du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale, abonde dans le même sens. À son avis, l’année 2021 a été particulièrement difficile en matière de violence envers les femmes et la pandémie de COVID-19 n’y est pas étrangère.
Elle souligne que le confinement visant à limiter la propagation du virus a aussi eu pour effet de piéger certaines femmes chez elle, sous le joug de leurs agresseurs.
Puis, au moment du retour progressif à la vie normale, ces mêmes agresseurs ont vu leur contrôle sur leur victime s’effriter, entraînant du même coup une hausse de leur niveau de violence.
Lorsqu’elle pense aux victimes de la tragédie de la Polytechnique, Louise Riendeau se dit attristée par le fait qu’elles ont été tuées pour le simple fait qu’elles rêvaient d’occuper les mêmes emplois que des hommes.
« Elles voulaient devenir ingénieures et quelqu’un a voulu les en empêcher », résume-t-elle en soulignant que la violence des hommes envers les femmes vise encore aujourd’hui à les empêcher de s’épanouir pleinement.
Toutefois, malgré tous les parallèles que l’on peut imaginer, Mme Riendeau tient à rappeler que la plus grande menace à laquelle les femmes sont confrontées n’est pas celle d’un tireur inconnu, mais se trouve près d’elles, voire dans leur propre maison.
Des 18 féminicides recensés au Québec cette année, 17 auraient été commis par un conjoint actuel ou passé.
La représentante du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale prévient que les signes de danger les plus clairs sont des antécédents de violence conjugale chez un conjoint et des tendances manipulatrices.
En avril dernier, le gouvernement du Québec a annoncé des investissements supplémentaires de 223 millions $ pour lutter contre la violence conjugale. Plus récemment, on a annoncé un projet de loi dans le but de créer un tribunal spécialisé pour entendre les affaires de violence sexuelle. Québec a aussi dévoilé un projet pour forcer des agresseurs à porter des bracelets électroniques anti-rapprochement.
Louise Riendeau estime que certaines choses se sont améliorées pour les victimes, incluant la manière dont elles sont traitées par les policiers et les procureurs. Elle se réjouit aussi d’une plus grande conscientisation de la jeune génération.
Il reste que c’est par l’éducation et par la création d’une société égalitaire que l’on peut enfin espérer mettre fin à la maltraitance des femmes, selon elle.
La cérémonie de commémoration de la tragédie de 1989 aura lieu lundi soir avec l’illumination sur le mont Royal de 14 faisceaux s’élevant vers le ciel et représentant les victimes du drame. En raison de la pandémie, on demande toutefois aux gens de ne pas se rassembler sur place.
À l’approche du 32e anniversaire du féminicide à Polytechnique (6 décembre), les survivants, témoins et familles de victimes continuent leur lutte pour un meilleur contrôle des armes, et plus particulièrement l’interdiction des armes d’assaut. Nous sommes proches de but!
Lors des dernières élections, les Libéraux sont revenus sur leur recul du printemps dernier et ont promis de nouveau un programme de rachat *obligatoire* des armes d’assaut! Étant donné l’attention sans précédent que les médias ont consacrée à ce dossier pendant la campagne électorale, nous pouvons cette fois être un peu plus optimistes… Pour ce qui est des armes de poing, cela augure plutôt mal en ce moment, avec les deux paliers de gouvernement qui se lancent la balle. Somme toute, il est clair qu’il y a encore beaucoup de travail à faire.
Voici donc une mise à jour depuis notre dernière en mars, une proposition d’action concrète et une demande spéciale :
LISEZ notre mise à jour qui présente toutes nos actions et l’impact qu’elles ont eu sur l’issue des élections. Vous pourrez alors constater à quel point la question du contrôle des armes et les actions de PolySeSouvient ont été déterminantes autant quant aux promesses des partis qu’aux résultats finaux du vote: https://polysesouvient.ca/Documents/DOCU_21_11_29_MiseAJour.pdf
AGISSEZ en envoyant un courriel réclamant des mesures concrètes au premier ministre, au nouveau ministre de la Sécurité publique et à votre député (ou députée) à l’aide de ce simple module en ligne (bilingue) qui ne nécessite qu’une minute de votre temps: https://polysesouvient.ca/appelaction/
AIDEZ-NOUS à poursuivre la lutte en faisant un don à PolySeSouvient. Cette fois, notre levée de fonds bisannuelle est particulièrement cruciale. En effet, notre site web a été victime d’un vicieux sabotage, ce qui a fait qu’il a complètement disparu – en pleine campagne électorale! C’est seulement avec l’aide d’une firme spécialisée que nous avons réussi à le rebâtir en toute urgence (ce dernier étant un outil essentiel à nos campagnes). Cette immense dépense imprévue de plusieurs milliers de dollars s’ajoute à nos frais habituels. Nous espérons donc pouvoir compter sur votre support pour nous aider à acquitter de cette facture exceptionnelle pour que nous puissions continuer à accomplir notre travail.
Photo: Jacques Boissinot (Archives) La Presse canadienne Québec demande à Ottawa d’en faire plus pour lutter contre la violence par armes à feu après la mort d’un adolescent de 16 ans à Montréal dimanche dernier.
Le premier ministre François Legault a pressé mercredi le gouvernement fédéral de lutter plus activement contre la violence par armes à feu.
M. Legault a fait cette déclaration trois jours après le décès d’un adolescent de 16 ans, à Montréal, qui a été tué par balle. « C’est terrible, a-t-il dit. Je ne reconnais plus Montréal. »
Juste avant de présider une réunion du Conseil des ministres, M. Legault a envoyé un message au gouvernement de Justin Trudeau. « Il faut qu’il en fasse plus », a-t-il affirmé, avant de s’engouffrer dans l’édifice.
Quelques minutes plus tôt, la ministre québécoise de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, avait demandé au gouvernement fédéral de passer à l’action dans la lutte contre les armes à feu.
Mme Guilbault a souligné mercredi que le ministère fédéral de la Sécurité publique avait été pourvu de deux ministres lors de la dernière formation du Conseil des ministres de Justin Trudeau. Dans un point de presse, à Québec, Mme Guilbault a demandé à Ottawa d’être « un partenaire incontournable dans la lutte contre cette violence ».
« On comprend tous qu’il y a eu une élection, il y a deux ministres de la Sécurité publique qui ont été nommés en plus au fédéral, a-t-elle dit. Je leur ai envoyé une lettre avec les demandes du Québec, dont une très claire en ce qui concerne la violence liée aux armes à feu. J’ai fait une demande de rencontre et j’attends une réponse. »
Mme Guilbault a souligné que le contrôle des armes à feu commençait par le blocage de leur trafic aux frontières, et que la gestion des frontières est de compétence fédérale. Le Code criminel et les peines qu’il contient dépendent également des décisions des législateurs fédéraux.
« Quand tu possèdes une arme, légalement ou non, et que tu t’en sers, il faut que la peine que tu reçois soit proportionnelle avec la gravité de l’acte et surtout, à l’origine, dissuasive, a-t-elle dit. Si je sais que je peux me servir d’une arme et que je vais avoir quelques mois [de prison] comparativement à quelques années, ça peut peut-être en dissuader certains. »
Quant aux armes de poing, Mme Guilbault croit que le fédéral doit avoir une position claire. « La fameuse question des armes de poing, il y avait eu un projet de loi pour donner ça aux Villes, et les Villes étaient contre. Nous aussi. Il faut une fois pour toutes qu’il se positionne contre ou qu’il soit clair pour qu’on bannisse les armes de poing, avec une position claire là-dessus », a affirmé la ministre.
Elle a aussi fait valoir les efforts faits par le gouvernement québécois avec l’opération Centaure, qui regroupe 55 corps policiers du Québec dans la lutte contre la violence par armes à feu.
« Nos 55 corps policiers sont là-dessus, ils échangent du renseignement, il y a plein d’affaires qui se font, mais on a besoin du renseignement fédéral, a souligné la ministre. […] Il faut que le fédéral call la shot et décide qu’on déploie des ressources de la Gendarmerie royale du Canada. »
La prochaine mise à jour économique du gouvernement québécois prévoira des fonds pour des initiatives de prévention.
Au nom du gouvernement et en son nom personnel, Mme Guilbault a présenté ses condoléances à la famille de Thomas Trudel, tué par arme à feu dimanche sur la rue Villeray, à Montréal. Elle comprend l’angoisse que cet acte suscite chez les voisins et l’ensemble de la population, compte tenu de larecrudescence de la violence à Montréal ces dernières semaines. « Depuis dimanche soir, on est tous déchirés et un peu traumatisés par cette situation qui est survenue », a-t-elle dit avant de participer à la réunion du Conseil des ministres.
Nécessité d’agir
À Washington, à la veille d’un sommet avec ses homologues américain et mexicain, le premier ministre Justin Trudeau n’a pas précisé si le contrôle des armes à la frontière serait ajouté à l’ordre du jour de ses rencontres. « On a pris les mesures aux frontières, on a pris les mesures pour éliminer les armes d’assaut, a dit M. Trudeau en point de presse. Mais on comprend qu’il y a encore beaucoup plus à faire. »
Le premier ministre a répété son engagement électoral d’interdire les armes de poing. Son nouveau ministre de la Sécurité publique, Marco Mendicino, est chargé de ce dossier.
« Cette tragédie à Montréal nous brise le cœur, a affirmé M. Trudeau. Surtout qu’elle suit plein d’autres tragédies [qui ont démontré] qu’il faut qu’on agisse. On va, comme je l’ai promis en campagne électorale, travailler avec Québec, avec Montréal, avec tout le monde qui veut bannir les armes de poing pour s’assurer que ça se fasse. »
La députée du Bloc québécois Kristina Michaud a demandé à M. Trudeau de déployer immédiatement toutes les ressources financières et humaines nécessaires pour enrayer le trafic d’armes aux frontières. « C’est hier qu’il fallait agir, a-t-elle déclaré dans un communiqué. Justin Trudeau doit malheureusement aujourd’hui réagir. »
La nouveauté de l’édition du mois de décembre de la revue se cache au niveau des logos et des liens en bleu qui permettent d’accéder à des sites internet. Faites-en l’expérience!