Archive for octobre, 2012


Malala Yousafzai

 clip_image002Lettre de Zambie No 9 Lusaka, 14 octobre 2012

« Prions pour la jeune Malala Yousafzai, jeune pakistanaise de 14 ans que des talibans, rebelles islamistes alliés à Al-Qaïda, ont tenté d’assassiner ».

C’est par ses mots que j’accueille les membres de notre communauté chrétienne réunie pour la messe de 6 h 30. La nouvelle a fait le tour du monde et provoqué une vague de sympathie et une condamnation sans équivoque de toutes les souches de la société pakistanaise.

Pourquoi donc vouloir sa mort?

« Nous l’avions prévenue plusieurs fois qu’il fallait qu’elle cesse de parler contre les talibans, qu’elle arrête de soutenir les ONG occidentales et qu’elle prenne le chemin de l’islam. Quiconque critiquera les talibans subira le même sort », a déclaré Ehsanullah Ehsan, porte-parole des talibans.

           Haine des petits, haine des vulnérables, haine des pacificateurs

           Haine de L’Amour qui meurt dans l’assassinat des innocents
           Jusqu’à quand cette haine?
          Jusqu’à quand cette rage?
           Jusqu’à quand cette tragédie?

Cet extrait de mon poème écrit le 30 novembre 2009 a de nouveau sa pertinence. D’où vient cette haine meurtrière? Qu’est-ce qui pousse certaines personnes à défigurer le visage de l’humanité où chaque personne est une histoire sacrée? Comme je l’ai aussi écrit pour le journal La Presse du 27 novembre 1999, en référence à la tragédie de la Polytechnique du 6 décembre 1989, il s’agit de l’assassinat d’une image. En s’en prenant à une jeune fille sans défense, les talibans ont cherché à détruire une idole imaginaire qui les effraie.

Choisir_d'aimerOr, je découvre aujourd’hui une autre raison pour laquelle l’assassinat est commis contre les innocents. C’est la lecture d’un livre, publié en 2006 par les Presses de Taizé intitulé Choisir d’aimer, Frère Roger de Taizé 1915-2005, qui m’aide à comprendre. Ce livre retrace le cheminement du Frère Roger jusqu’à sa mort le 16 août 2005 pendant la prière du soir dans l’église de la Réconciliation. Celui qui a milité toute sa vie pour l’unité des chrétiens a été tragiquement assassiné par un acte maladif d’une femme. Les dernières pages écrites par le Frère François me donnent un nouvel éclairage sur le pourquoi de cette tragédie.

« Dans beaucoup de messages que nous avons reçus, la mort de frère Roger a été comparée à la mort violente de Martin Luther King, de Mgr Romero ou de Gandhi. À ce moment-là, cela nous a sûrement aidés de voir frère Roger dans la lignée de ces témoins qui ont donné leur vie. Toutefois, en y réfléchissant un peu plus, on ne peut pas nier qu’il y ait aussi une différence. Car ceux-là se trouvaient dans un combat d’origine politique, idéologique, et ont été assassinés par des adversaires qui ne pouvaient pas supporter leur opinion et leur influence. La mort des moines de Tibhirine, elle aussi dans le contexte d’un affrontement politique, même s’ils ont été éliminés non par peur de l’influence qu’ils auraient pu avoir sur les événements, mais simplement parce qu’ils étaient un symbole trop fort. (…)

Frère Roger a sûrement fasciné par son innocence (c’est-à-dire quelqu’un pour qui les choses ont une évidence et une immédiateté qu’elles n’ont pas de la même façon pour les autres), sa perception immédiate, son regard. Et je pense qu’il a vu dans les yeux de certains que la fascination pouvait se transformer aussi en méfiance ou en agressivité. En effet, pour quelqu’un qui porte en soi des conflits insolubles, cette innocence a dû devenir insupportable. Alors il ne suffisait pas d’insulter ou de bafouer cette innocence. Il fallait l’éliminer. Le docteur Bernard de Senarclens a écrit à propos de la personne qui a mis fin à la vie de frère Roger : « Si la lumière est trop vive, et je pense que ce qui émanait de frère Roger pouvait éblouir, cela n’est pas toujours facile à supporter. Alors, ne reste que la solution d’éteindre cette source lumineuse en la supprimant (pages 129-133) ».

Il me semble que la jeune Malala Yousafzai a quelque chose à la fois du combat politique ou idéologique et de l’innocence dont parle le frère François à propos du frère Roger. Cette enfant fascine par sa jeunesse, son courage et sa conviction. Pour les talibans qui portent en soi des conflits insolubles, cette innocence est intolérable. La source lumineuse doit s’éteindre sans pitié. Toute personne qui vit dans des ténèbres intérieures, rage contre la clarté et la vérité.

« Si quelqu’un allume une lampe, il ne la mettra pas dans un trou ou sous un meuble mais sur un lampadaire, pour que ceux qui entrent voient la lumière. Ta lampe, c’est ton œil. Si ton œil est transparent (innocent), toute ta personne sera lumineuse. Mais s’il est mauvais, tu seras toi aussi dans l’obscurité. Fais donc attention que ta lumière intérieure ne devienne pas ténèbres » (Luc 11, 33-35).

Jésus le Christ, lumière intérieure
Ne laisse pas mes ténèbres me parler.
Jésus le Christ, lumière intérieure
Donne-moi d’accueillir ton amour.

Chant de Taizé

Père Serge St-Arneault, M.Afr

Lettre de Zambie No 8 Lusaka, 7 octobre 2012

Patrick KalilombeLa nouvelle nous a tous pris par surprise : « L’évêque émérite Patrick Kalilombé de Lilongwé est décédé le lundi 24 septembre à Zomba. Les funérailles auront lieu vendredi prochain à Lilongwé ». Pourtant, l’opération chirurgicale qu’il avait subie aux intestins s’était bien déroulée. Il prenait déjà du mieux et il blaguait, comme à son habitude. Mais voilà, il est mort en fin d’après-midi.

Au Malawi, l’événement a pris une envergure nationale. Bien connu pour ses positions innovatrices dès le début de son épiscopat en 1972 avec la promotion des communautés ecclésiales de base, cela avait suscité beaucoup d’incompréhension non seulement dans les milieux politiques de l’époque, mais aussi au sein de l’épiscopat. Bref, son mandat s’est abruptement terminé en 1976 avec son expulsion du pays. Notre confrère Kalilombé, car il était aussi un Missionnaire d’Afrique, a poursuivi des études bibliques aux États-Unis et, par la suite, a enseigné pendant de nombreuses années en Angleterre avant de retourner au Malawi en 1999. Il a poursuivi son enseignement à l’université de Zomba jusqu’en 2008. Il est donc décédé à l’âge de 79 ans après 55 années de vie missionnaire.

En premier, je ne songeais pas à m’y rendre pour les funérailles. La décision d’y aller a spontanément surgi après une brève conversation avec mon confrère malawien Edmond Banda. Nous nous sommes retrouvés à Lilongwé le jeudi vers 16 h après un périple de dix heures en voiture. Je croyais rêver. Je revoyais avec étonnement le centre de recherche et d’action sociale de Kanengo où j’avais vécu au début de mon expérience au Malawi en 2001 (voir le lien : Rivière de diamants | Serge St-Arneault | Travel).

Funerals_Kalilombe_42_thumb.jpgLes funérailles se sont déroulées successivement à Zomba, à Mua, où Patrick Kalilombé est né, et à Lilongwé. De nombreux prêtres, confrères et une foule nombreuse ont assisté aux différentes célébrations liturgiques et vigiles échelonnées sur quatre jours sur une distance de plus de 300 km. L’enterrement a finalement eu lieu à Likuni, en banlieue de Lilongwé, en présence de tous les évêques du Malawi ainsi que du vice-président du pays, l’Honorable Khumbo Kachali, représentant du gouvernement.

Cela m’a permis de retourner brièvement à Chézi le samedi matin. Je voulais revoir mon ami Chiponda. Ensemble, nous sommes allés rendre visite à l’une de ses filles qui a donné naissance iSilivanol y a un an à un beau garçon qui s’appelle Silivano, du nom de mon frère Sylvain. J’avais l’impression d’un retour aux sources et de reprendre goût au Chichéwa. Nous avons mangé un peu de nsima avec comme accompagnement des morceaux de pâte de soja. Il faut peu de chose pour fraterniser. Le chef du village qui était aussi avec nous n’en revenait tout simplement pas. Seule note inquiétante; Chiponda m’a confié que la maman de Silivano souffre de malaises au niveau de l’abdomen depuis l’accouchement de l’enfant. Le temps était trop bref pour rendre visite à la maman d’un autre bébé du nom de Loréta, du nom de ma mère Laurette.

Quelques heures vites passées, brèves salutations à mes confrères FP1070821_thumb.jpgiliyanus Ekka, indien, ainsi que Moïse Kombé Yébédié, malien, à la paroisse de Chézi et me voilà reparti. Mais, avant de retourner à Lilongwé, Chiponda m’a conduit sur les lieux d’une nouvelle école privée de niveau secondaire située à Msambo. Quel défi! Le directeur-entrepreneur, monsieur L. Magombo, m’a fortement impressionné. Avec peu de moyens, mais une tonne de courage, il a entrepris cet audacieux projet avec pour atout la conviction que l’avenir repose sur l’éducation. Pour le moment encore, les salles de cours servent de dortoirs en attendant la construction de meilleurs lieux d’hébergement pour une soixantaine de pensionnaires, garçons et filles. Cela m’émerveille. J’y ai inscrit sans hésiter le fils de Chiponda pour sa première année d’étude.

Ayons une pensée pour le Malawi qui traverse une période d’incertitude. Les indices économiques sont catastrophiques à la suite d’une dévaluation de 100 % de la monnaie. Il y a même des voix qui s’élèvent pour prédire l’arrivée prochaine d’une famine, consécutive à la quasi-suppression des subventions pour les fertilisants agricoles. Le Malawi n’a plus de devises étrangères pour soutenir les initiatives économiques du défunt président Bingu wa Mutharika. De nombreux chantiers de construction sont arrêtés.