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Les origines racistes du deuxième amendement

(New York) Le 6 juillet 2016, dernier jour de sa courte vie, Philando Castile a suivi les instructions de la National Rifle Association (NRA) à la lettre. Arrêté lors d’un contrôle routier en banlieue de St. Paul, au Minnesota, l’Afro-Américain de 32 ans a expliqué à plus d’une reprise au policier qu’il possédait une arme avec un permis en règle, histoire d’éviter tout malentendu. Or, dès que cet employé de cafétéria a fait un geste pour présenter ses papiers, l’agent Jeronimo Yanez a ouvert le feu sur lui sous les yeux de sa fiancée, Diamond Reynolds, qui a diffusé la scène en direct sur Facebook Live.

RICHARD HÉTU, COLLABORATION SPÉCIALE, Publié le 7 juin 2021

L’agonie et la mort de Philando Castile ont bouleversé les États-Unis. Mais la NRA n’a pas cru bon de dénoncer l’exécution de ce « bon gars avec une arme ». Critiqué pour son silence par certains de ses membres noirs, l’influent lobby des armes à feu a fini par déclarer que le deuxième amendement de la Constitution américaine devait être appliqué « sans distinction de race, de religion ou d’orientation sexuelle ». Mais sa déclaration ne mentionnait pas le nom de la victime, qui avait été arrêtée au prétexte que son « nez épaté » ressemblait à celui du suspect d’un cambriolage.

D’où la question : le deuxième amendement s’applique-t-il vraiment aux Afro-Américains ? En prenant comme point de départ la mort de Philando Castile, l’historienne Carol Anderson explore cette question dans un nouveau livre qui révèle les origines racistes de ce texte de 28 mots adopté le 15 décembre 1791 avec les neuf autres amendements de la « Déclaration des droits ».

Dans son ouvrage, intitulé The Second : Race and Guns in a Fatally Unequal America, la professeure d’études afro-américaines à l’Université Emory d’Atlanta fait l’économie des débats habituels entourant le deuxième amendement.

Une concession aux États sudistes

« Quelle que soit l’interprétation juridique du deuxième amendement – qu’il s’agisse du droit individuel de porter des armes, du droit à une milice bien réglementée ou même du droit à l’autodéfense –, chacune a été utilisée contre les Afro-Américains », écrit l’historienne, dont le livre précédent, White Rage, portait sur le racisme institutionnel. « Le deuxième amendement a été conçu et mis en œuvre pour abroger et nier les droits des Noirs. »

Carol Anderson range en fait le deuxième amendement parmi les concessions les plus honteuses faites aux États esclavagistes pour les convaincre de se joindre à l’Union américaine après la guerre d’indépendance. Elle cite parmi ces concessions le « compromis des trois cinquièmes » qui a permis aux États sudistes de compter chaque esclave à hauteur de trois cinquièmes d’un homme libre. Jusqu’à l’adoption du 14e amendement en 1868, ce compromis allait donner aux États esclavagistes une représentation disproportionnée à la Chambre des représentants.

L’historienne rappelle que le « droit de porter des armes » excluait de façon explicite les Noirs durant l’époque coloniale. En Géorgie, non seulement les Noirs ne pouvaient-ils pas posséder ou porter des armes, mais les Blancs étaient tenus de posséder « un bon fusil ou un bon pistolet » afin d’avoir les moyens de « fouiller et inspecter toutes les maisons de Nègres pour y trouver des armes offensives et des munitions ».

Les milices de plusieurs États sudistes se voyaient aussi conférer le « pouvoir de fouiller et inspecter » les maisons des Noirs aux mêmes fins.

Selon Carol Anderson, le contrôle des milices est devenu un des principaux litiges entre les fédéralistes et leurs adversaires lors de l’adoption de la Constitution. Les propriétaires d’esclaves, influents au sein des Parlements des États du Sud, ne voulaient pas céder ce contrôle au gouvernement fédéral. Bien au fait du rôle des milices pour mater toute potentielle rébellion des esclaves, James Madison leur a donné satisfaction en rédigeant le deuxième amendement.

La révolution haïtienne

« Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit du peuple de détenir et de porter des armes ne doit pas être transgressé. »

De nos jours, les défenseurs du deuxième amendement voient dans ce libellé la volonté des Pères fondateurs de protéger leur jeune nation contre un gouvernement tyrannique. Mais Carol Anderson rappelle que cet amendement a été adopté au moment même où les Pères fondateurs représentant les États sudistes étaient en fait terrifiés par la révolution haïtienne et la possibilité qu’elle puisse inspirer leurs esclaves.

« Je crains que si elle n’est pas maîtrisée à temps, c’est une flamme qui… pourrait finalement ‟brûler” les États du Sud », a écrit le gouverneur de Caroline du Sud Charles Pinckney à George Washington le 20 septembre 1791.

« Lamentable ! », a répondu le premier président des États-Unis en se désolant « de voir un tel esprit de révolte parmi les Noirs ».

De l’abolition de l’esclavage à aujourd’hui, Carol Anderson fournit quantité d’exemples de l’application inégale du deuxième amendement. Elle mentionne notamment la loi Mulford, promulguée par le gouverneur de Californie Ronald Reagan en 1967 et destinée à désarmer les membres des Black Panthers qui effectuaient légalement des patrouilles armées dans les rues d’Oakland pour « policer la police ».

L’historienne termine son livre en comparant le sort de Tamir Rice à celui de Kyle Rittenhouse. Le 22 novembre 2014, l’enfant noir, âgé de 12 ans, a été abattu par un policier de Cleveland alors qu’il jouait dans un parc avec un faux pistolet. Le 25 août 2020, armé d’un AR-15 acquis illégalement, l’adolescent blanc, âgé de 17 ans, a tué deux personnes et en a blessé une autre lors d’une manifestation à Kenosha, ville du Wisconsin où un policier avait atteint un Afro-Américain, Jacob Blake, de sept balles dans le dos.

Après coup, Rittenhouse est passé devant les policiers, arme en bandoulière, bras en l’air. Il est rentré à la maison sans être dérangé. Son avocat a expliqué plus tard qu’il avait agi « en tant que membre d’une ‟milice bien organisée” en vertu du deuxième amendement ». Il a aussi invoqué la « légitime défense ».