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Acheter une arme, un jeu d’enfant

Les armes de poing sont de plus en plus accessibles aux adolescents, assure un jeune homme de 18 ans qui a lui-même été la cible de coups de feu. Du sud des États-Unis à Montréal, un trafic d’une simplicité déconcertante permet à ces engins de la mort de se retrouver entre leurs mains, a constaté La Presse. Et c’est payant.

Publié le 25 mars 2021

VINCENT LAROUCHE, LA PRESSE

« Je me suis fait tirer dessus. J’avais des ennemis, j’étais pas loin de chez moi. Ils sont arrivés, j’ai été touché. Mais avec l’adrénaline, tu ne le sais pas que tu es touché. Tu cours et tu sens comme un gros choc électrique. Rendu à l’hôpital… là, ça fait mal. »

Alex (prénom fictif) est âgé d’à peine 18 ans, mais il parle comme quelqu’un de beaucoup plus vieux. Comme un vétéran qui aurait vieilli trop vite. Le jeune Montréalais a été blessé par balle. Il a vu un de ses amis atteint d’un projectile à ses côtés. Une de ses connaissances est demeurée paralysée après une fusillade. Il connaît déjà le marché illégal des armes de poing comme le fond de sa poche.

Incarcéré en centre jeunesse pour ses activités criminelles, il a eu la permission d’accorder une entrevue à La Presse à condition que son identité soit tue. Pas même question de révéler où la balle s’est logée dans son corps. Le risque serait trop grand qu’il soit reconnu, selon ses éducateurs.

« Scorer » dans le quartier rival

Au cours de la dernière année, les autorités ont constaté une flambée d’évènements violents impliquant des coups de feu, avec souvent des victimes ou des suspects très jeunes. Une adolescente de 15 ans, Meriem Boundaoui, a péri en pleine rue sous les balles au mois de février.

Alex sait que le dossier préoccupe la population. Lorsqu’il était en liberté, lui et ses amis surveillaient toute mention de fusillade à la télévision, dans les journaux ou sur les réseaux sociaux. Si ses « ennemis » faisaient parler d’eux en venant tirer dans son quartier, c’était considéré comme un « score », dans leur langage. Et le clan rival devait répliquer en allant faire à son tour un « score » dans le territoire de l’autre camp, dit-il. Quitte à viser un jeune qui n’avait pas participé à l’attaque initiale et ne faisait peut-être même pas partie du milieu criminel. « Pour pouvoir dire qu’on a scoré back », explique le jeune homme.

Mathieu Perrier, intervenant spécialisé en réseaux délinquants au Centre jeunesse de Montréal, confirme avoir constaté une augmentation de l’usage d’armes ces dernières années.

Alex, de son côté, a l’impression que les armes de poing sont devenues plus accessibles pour les adolescents. « Les tranches d’âge ont descendu. Tu peux trouver des gars de 14-15 ans avec une arme. Les prix ne sont pas hors norme. Pour une arme “sale”, déjà utilisée, c’est entre 800 $ et 1200 $ », dit-il.

Une arme « sale », c’est une arme qui a déjà servi à tirer dans un dessein criminel. Si les policiers mettent la main dessus, ils la feront analyser en laboratoire et pourront découvrir qu’elle a déjà servi dans une fusillade, un homicide, un braquage. Ce qui peut apporter beaucoup d’ennuis à celui qui la porte.

« Propre ou sale, c’est la première question à poser quand tu achètes une arme », affirme Alex.

Un pistolet « propre », qui ne peut être relié à aucun crime, vaut plus cher, soit entre 2000 et 4000 $ ces jours-ci à Montréal, selon lui. Une fois qu’elle est utilisée, elle est revendue moins cher sur le marché secondaire. Parfois plus qu’une fois.

Tout fonctionne par contacts, et les adolescents doivent avoir des connaissances chez les plus vieux au sein des gangs de rue ou des groupes du crime organisé pour se procurer un pistolet. « Il n’y a pas un parc où tout le monde peut aller pour s’acheter une arme », dit-il en rigolant.

Vivre dans la peur

Alex dit avoir appris à se tenir sur ses gardes, à ne pas révéler l’endroit où il se trouve sur les réseaux sociaux, à regarder autour de lui par crainte d’une attaque. Comme plusieurs de ses amis. Cette peur de se faire tirer dessus peut prendre le dessus sur le souci des autres, observe-t-il.

Pourtant, ils savent au fond d’eux que ces jeux de guerre sont un réel danger public. « On n’est pas des tireurs d’élite. Je peux te viser toi et atteindre la personne à côté », reconnaît-il.

L’intervenant Mathieu Perrier confirme que beaucoup des jeunes qui ont des amis parmi les auteurs ou les victimes des fusillades de la dernière année craignent pour leur sécurité. En privé, certains avouent qu’ils apprécient le fait de ne pas avoir à regarder par-dessus leur épaule pendant qu’ils sont en détention, contrairement à ce qu’ils vivent à l’extérieur. « On a des rencontres préparatoires avant leur sortie de détention, et il y en a qui vivaient de l’anxiété compte tenu qu’ils pouvaient être impliqués de près ou de loin dans ces évènements-là », dit-il.

Sensibiliser les plus jeunes

Et les conflits, d’où viennent-ils ? Alex évoque les guerres d’ego entre quartiers et les conflits interpersonnels qui se seraient autrefois réglés à coups de poing, mais conduisent aujourd’hui à des fusillades vu l’accessibilité des armes. Il parle aussi de la compétition pour le profit, à travers diverses activités criminelles, chez des jeunes qui ont grandi en milieu défavorisé.

Lui-même affirme qu’il n’élèvera jamais ses enfants à Montréal, lorsqu’il sera père. « Je trouve que ce n’est pas faisable », lance-t-il le plus sérieusement du monde. Il veut tenir sa famille loin de ce qu’il a connu.

Et comment faire pour empêcher d’autres jeunes de suivre le même chemin que lui ?

« Il faut aller voir les 13-14 ans, et peut-être même au primaire. Il faut éviter d’aller voir les 15-16 ans, sinon la mentalité est déjà formée. Et même si tu n’as plus envie de ce mode de vie, ce n’est pas parce que tu lâches que tes ennemis vont te lâcher », dit-il.

Un trafic moins complexe… et très profitable

Les enquêteurs du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) surveillaient l’appartement depuis quatre mois. Une cache d’héroïne, de fentanyl et de cocaïne pour un réseau de trafiquants très structuré, près du métro Côte-des-Neiges. Lorsqu’ils ont investi les lieux, le 31 mai 2018, ils ont découvert quatre pistolets chargés, cachés sous les coussins du canapé, dans le salon.

Un revolver a aussi été découvert dans la chambre à coucher. Le réseau, dirigé par un certain Francis Pigeon-Michaud, avait visiblement une bonne source d’approvisionnement en armes de poing. L’enquête, baptisée « Projet Niet », considérait les suspects comme des cibles prioritaires.

Sur un des pistolets découverts dans le canapé, le laboratoire de science judiciaire a pu déchiffrer un numéro de série, qui avait été mal effacé par les criminels. Grâce à une vérification rapide auprès de leurs confrères américains, les policiers montréalais ont appris que l’arme avait été achetée légalement dans un magasin de la Floride par une certaine Naomi Haynes, ancienne Montréalaise devenue résidente permanente aux États-Unis.

Au cours des mois suivants, six autres armes saisies au Québec et en Ontario ont été reliées à cette acheteuse. Deux pistolets ont notamment été découverts par le SPVM lors d’une frappe contre un autre réseau de trafic d’héroïne en septembre 2018. En novembre suivant, l’Escouade nationale de répression du crime organisé pilotée par la Sûreté du Québec en a saisi un autre, en frappant des producteurs de métamphétamine de la région de Lanaudière.

Le pipeline de fer

Toutes ces saisies, retracées par La Presse dans les archives des tribunaux québécois, pointaient vers la même source. Naomi Haynes, qui est la sœur du chef de gang montréalais Roy « Capone » Haynes, faisait d’ailleurs l’objet d’une enquête des autorités américaines depuis le printemps 2018. Son volume d’achats dans les armureries floridiennes avait attiré l’attention. Elle était soupçonnée d’alimenter le tristement célèbre « Iron Pipeline » (« Pipeline de fer »).

Ce surnom désigne le trajet effectué par les trafiquants le long de l’autoroute I-95 pour faire monter les armes achetées dans les États du Sud, où leur vente est beaucoup moins encadrée, vers les grandes villes du Nord-Est américain et du Canada, où les lois sont beaucoup plus sévères.

Naomi Haynes a été arrêtée et a avoué sa participation à un vaste réseau qui aurait exporté au moins 40 armes, mais possiblement jusqu’à une centaine, vers le Canada. Elle achetait les armes elle-même ou les faisait acheter par des prête-noms à son service dans les magasins de Floride, puis les conduisait jusqu’à la frontière. Une complice, Enza Esposito, les faisait traverser à Saint-Bernard-de-Lacolle dans son Ford Escape muni d’un compartiment spécial sous le plancher. Naomi Haynes a écopé d’une peine de 84 mois de prison aux États-Unis en janvier dernier. Enza Esposito, qui a été accusée au Canada, est en attente d’une date de procès.

Contourner les contrôles

Chuck Papp est assistant-gérant chez Gun Shop Boca, armurier de Boca Raton, en Floride, où Naomi Haynes avait acheté une partie des armes envoyées au Canada. Il souligne que les acheteurs doivent se soumettre à une vérification de leurs antécédents et signer un document officiel où ils jurent que l’achat n’est pas fait pour une tierce personne. Mais beaucoup de criminels essayent de contourner les contrôles.

« Ça arrive tout le temps. J’ai vu des gars qui disaient ouvertement : “Ce n’est pas pour moi, c’est pour mon ami” », raconte-t-il. Il assure que son entreprise bloque toutes les tentatives détectées. Mais il s’étonne de ne pas voir plus souvent les policiers enquêter sur les achats qui ont été refusés.

L’organisme fédéral américain chargé d’enquêter sur le trafic d’armes à feu est le Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives (ATF). Son attaché officiel à Ottawa a déclaré à La Presse que l’exportation vers le Canada est extrêmement profitable.

« Il y a une marge de profit significative dans la vente d’armes de poing illégales au Canada. Un acheteur peut acheter une arme de poing commune pour 400 à 600 $ aux États-Unis et une fois passée au Canada en contrebande, le prix peut atteindre jusqu’à 3000 $ ou 5000 $ selon les provinces », dit-il.

Dans un récent dossier de cour consulté par La Presse, les enquêteurs de l’ATF ont souligné que la Toyota Camry est un modèle de voiture particulièrement prisé pour faire traverser des armes vers le Canada, puisqu’un grand espace derrière la console permet d’y dissimuler facilement la marchandise.

« N’importe qui peut faire ça »

Philippe Paul, ancien sergent-détective au SPVM qui s’était spécialisé pendant un temps dans les enquêtes sur le trafic d’armes, souligne que le degré de sophistication nécessaire à cette activité criminelle est moins élevé que pour le trafic d’héroïne ou de cocaïne. L’approvisionnement se fait dans des commerces qui ont pignon sur rue chez nos voisins du Sud, plutôt qu’auprès de cartels en Colombie ou en Asie. Les armes ne nécessitent pas de transformation ou de manipulation comme la drogue, qui doit être coupée, ensachée, distribuée à toute heure sur de vastes territoires.

« Le trafic d’armes, ce sont des réseaux beaucoup moins structurés et restreints que le trafic de stupéfiants. N’importe qui peut faire ça », souligne-t-il.

Mais il ne faut pas sous-estimer l’importance de ce commerce pour autant, prévient-il.

« Les tueurs à gages achètent ça, ceux qui font des hold-up achètent ça dans la rue. C’est un précurseur de crimes très graves. Et quand on en saisit, oui, ça fait baisser la criminalité en rendant certains crimes plus difficiles d’accès », croit-il.

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