UGO GIGUÈRE, La Presse Canadienne – GABRIEL DELISLE, Le Nouvelliste

MONTRÉAL — Chaque semaine, l’équipe de traumatologie du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) doit traiter au moins un patient victime d’une blessure par arme à feu. Mercredi, les médecins et autres professionnels de la santé sont sortis dans la rue pour joindre leur voix à celles de leurs collègues de 13 hôpitaux à travers le Canada afin de dire haut et fort qu’ils en ont assez. À leurs côtés, on retrouvait le père Serge St-Arneault, le frère d’Annie St-Arneault de La Tuque, une des victimes de la tuerie de la Polytechnique.

D’après la coalition «Doctors for protection from guns», les armes à feu représentent un grave problème de santé publique au pays.

Des chirurgiens traumatologues, chefs de départements, infirmières et préventionnistes du CUSM ont tenu une conférence de presse pour réclamer l’interdiction complète des armes de poing et des fusils d’assaut au Canada. Un message relayé d’un océan à l’autre.

«On voit depuis 2013 une augmentation de 42 pour cent de la mortalité liée à des blessures par armes à feu au Canada. À Montréal, on voit une augmentation du nombre de patients blessés ou morts par des armes à feu. Il est temps qu’on change notre façon de parler des armes à feu. C’est un enjeu de santé publique et il faut qu’on le dise», a déclaré le chirurgien traumatologue Jeremy Grushka.

«Quand on regarde la manière dont on gère cette problématique d’un point de vue de santé publique, je pense qu’on pourrait faire mieux», poursuit le chef du département de traumatologie Tarek Razek.

Celui-ci ne croit pas que le Canada soit allé assez loin pour appliquer les meilleures pratiques de sécurité afin de réduire au minimum les risques que représentent les armes à feu dans la société.

«D’un point de vue de santé publique, c’est comme les voitures. Est-ce qu’il y a toujours des accidents de voiture? Oui. Mais est-ce qu’on réduit le risque au minimum d’avoir des accidents?», compare-t-il.

Le père Serge St-Arneault, qui est membre de Poly se souvient, était aux côtés des médecins lors de la manifestation. Même si chaque présence publique pour réclamer un meilleur contrôle des armes à feu est très difficile pour lui, Serge St-Arneault affirme qu’il ne pouvait refuser l’invitation des médecins.

«L’enjeu est tellement capital. En mémoire de celles qui ont été victimes d’armes à feu, c’est un devoir de continuer ce combat. C’est comme un appel», affirme en entrevue le frère d’Annie St-Arneault, une des étudiantes assassinées lors de la tuerie de la Polytechnique.

Pour le prêtre originaire de La Tuque, il est «indéniable» que les armes à feu représentent une crise de santé publique. «Compte tenu du nombre élevé de personnes qui sont atteintes d’armes à feu, qui sont handicapées pour leur vie, c’est évident qu’il s’agit d’une question de santé publique», a précisé Serge St-Arneault lors du point de presse tenu en marge de la manifestation de Montréal.

«Le projet de loi C-71 [pour le contrôle des armes à feu] est un pas dans la bonne direction, mais c’est loin d’être suffisant.»

Le père Serge St-Arneault, le frère d’Annie St-Arneault, une des victimes de la tuerie de la Polytechnique, a pris la parole publiquement en marge de la manifestation.

Serge St-Arneault prône le bannissement pur et simple des armes d’assaut et des armes de poings. «L’exemple de la Nouvelle-Zélande et de sa première ministre est extraordinaire et remarquable. On devrait le suivre au Canada.»

Militant au sein du regroupement Poly se souvient, Jean-François Larrivée a salué l’appui des médecins dans ce combat pour restreindre l’accès aux armes. Celui-ci a perdu sa jeune épouse dans la tuerie survenue à Polytechnique Montréal en 1989.

«Je milite depuis 30 ans pour le souvenir de Maryse et des autres filles. Les médecins ont une voix qui porte. Ils sont pragmatiques, ils ont une influence intellectuelle, ils ont un leadership», se réjouit-il.

«Je veux aider les autres femmes à ne pas subir le même drame et si on peut sauver une vie ça aura valu la peine», souligne M. Larrivée.

Le personnel soignant du CUSM est exaspéré au point où l’équipe de prévention commence à enseigner au public les techniques de premiers soins en cas de blessures par balles.

Tara Grenier, coordonnatrice du programme de prévention des blessures au CUSM, transmet aux élèves du secondaire, à des employés d’usine et au public en général des méthodes pour stopper l’hémorragie causée par une balle ou une arme blanche.

«Ce sont des techniques de guerre qu’on emploie dans le monde civil. On est rendu là. Peut-être qu’on pourra sauver des gens au lieu qu’ils meurent au bout de leur sang», mentionne la thérapeute sportive.

Ottawa tend l’oreille

Le Dr Tarek Razek espère sincèrement que sa voix et celles de ses collègues soient entendues. Selon lui, le fait qu’ils soient en première ligne pour constater les ravages causés par les armes donne du poids à leurs arguments.

Sur la colline parlementaire à Ottawa, le ministre de la Sécurité frontalière et de la Réduction du crime organisé, Bill Blair, a dit tendre l’oreille aux revendications des médecins.

«J’ai rencontré plusieurs fois des regroupements de médecins. Leur point de vue est pertinent, ils sont en première ligne pour traiter des victimes de blessures par armes à feu. Je crois qu’il y a des choses que l’on doit faire pour protéger nos communautés et nous sommes prêts à considérer des mesures qui empêcheraient les gens mal intentionnés de se procurer des armes pour blesser ou tuer», a-t-il commenté.

Le ministre n’a cependant pas l’intention d’accélérer le processus comme l’ont fait les élus de Nouvelle-Zélande à la suite de la tuerie de Christchurch.

«Je pense que les Canadiens s’attendent à ce qu’on écoute les différentes opinions de la population afin de trouver le meilleur moyen de rendre nos communautés plus sécuritaires», a mentionné M. Blair.

Avec la collaboration de Gabriel Delisle