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Israël sans masque – le vrai visage d’un état colonial

Un sujet dont nous parlons tous 

Par Julien Cormier, M.Afr

Julien Cormier, M.Afr

Le lancement du livre de Gilles Bibeau sur Israël. Titre de cette brique de 500 pages (vraiment une encyclopédie sur le sujet, passionnante à lire), « ISRAËL SANS MASQUE. Le vrai visage d’un État colonial ». Édité en Tunisie par les Éditions Tamam et au Canada par Sikelli, la maison d’édition de la librairie Port de Tête (proche du métro Mont-Royal) de Montréal. 

Je n’ai pas encore lu ce livre, mais il me passionne déjà. J’en ai entendu parler pendant deux heures et demie. Et je l’ai acheté. À la soirée de vendredi, à la librairie indépendante Port de Tête, nous étions plus de 70 personnes, une moitié assisse sur des chaises, l’autre debout, qui avons tenu à entendre la présentation du livre ISRAËL SANS MASQUE de Gilles Bibeau par Madame la Ministre Louise Harel et par le Professeur Samir Saul. Et leurs réponses et celles de Gilles Bibeau à une douzaine de questions sur ce l’État d’Israël actuel, qui bombarde les Palestiniens et les Libanais, « complexe de la victime » qui fait de l’Autre son ennemi et veut le détruire ? 

Un sujet qui touche à l’histoire, à l’économie mondiale, à la géopolitique, à l’anthropologie, à la psychologie des peuples, à l’archéologie des sites bibliques, à l’étude de la bible au niveau universitaire (et non pas au niveau de la recherche des formules de la foi et des dogmes de morale). 

Gilles Bibeau, au dire des nombreux universitaires présents, est un maître en toutes ces sciences. Il est professeur émérite de l’Université de Montréal et de l’UQÀM. Il mérite tout mon respect et mon amitié depuis que, comme il le dit à chaque conférence publique où je suis présent, nous avons fait ensemble le noviciat chez les Pères Blancs d’Afrique, du mois d’août 1961 au mois de juillet 1962, pour ensuite prendre le même paquebot transatlantique, lui en direction d’études en Belgique, moi en France. Gilles a continué sa vie en revenant à l’état laïc et moi en m’engageant à vie dans la Société des Missionnaires d’Afrique. 

Exemple de questions traitées hier soir et dont on trouvera l’histoire détaillée et l’explication dans ce livre : 

  • Historiquement, les « 12 tribus d’Israël » sont une création théologique, les rattachant au mythique Père Abraham, pour manifester l’unité des diverses cultures et tribus qui habitaient une même région de la terre. Un peu comme la création du mythe Adam et Ève, vérité théologique, pour manifester l’unité du genre humain. 
  • L’État d’Israël est une création des « Impérialistes », l’Angleterre d’abord, les États-Unis maintenant, pour maintenir leur puissance politique et leurs intérêts économiques au Proche-Orient, à la suite de la disparition de l’Empire Ottoman. 
  • Les puissances impérialistes ont inventé un slogan publicitaire auquel même les Juifs les plus pratiquants, sépharades ou azkanases ne croyaient pas au début : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». La terre sans peuple, ce serait la Palestine et le peuple sans terre, ce serait les Juifs enracinés en d’autres terres de par le monde, des États-Unis à la Russie, d’Allemagne, de France ou du Maroc.
  • Mauvaise interprétation de l’expression biblique « la Terre que Dieu a donnée à notre père Abraham », à son fils Isaac (mais pas à son fils Ismaël, ancêtre mythique des Arabes), à Jacob, surnommé ISRAËL, fils d’Isaac, père des 12 patriarches, des 12 tribus d’Israël. Comment dire ? Selon la Bible, Dieu donne à TOUT ÊTRE HUMAIN la terre à cultiver, à exploiter, tout comme il donne l’eau à boire et l’air à respirer. Mais au contraire du communautarisme que l’on trouve dans la bible, c’est le système typique du « capitalisme » qui fait d’un bien commun une marchandise privée que les riches s’approprient et qu’ils savent vendre aux pauvres, au-delà de leurs besoins et de leurs moyens. Oui, oui, dans le système capitaliste, on nous vend déjà l’eau et l’air en bouteilles ! À plus forte raison la terre a été appropriée non pas par ceux qui la cultivent où y font paître leurs troupeaux, mais par ceux qui ont de l’argent (et des armes) pour en prendre possession. Mêmes trafics avec l’appropriation des océans et des richesses halieutiques (ça veut dire des poissons). 

Liens :

Présentation de l’ouvrage du Pr Gilles Bibeau « Israël sans masque. Le vrai visage d’un État colonial », 23 octobre 2025

Résumé :
Cette communication mêlera compte-rendu archéologique, analyse ethno-historique et témoignage autobiographique, pour interroger le processus à travers lequel l’État d’Israël s’est construit sur une terre déjà habitée par le peuple palestinien. L’auteur montrera que la construction de l’État actuel d’Israël s’est appuyée, pour une part, sur les résultats des recherches archéologiques et d’autre part sur l’idéologie du sionisme. Il se centrera notamment sur l’impact de cette idéologie sur les sciences de la mémoire – archéologie, histoire et biographie – qui ont conduit à définir l’identité juive en lien avec les Israélites dont parle la Bible. Deux questions traverseront la communication : Quel rôle ces disciplines de la mémoire ont-elles joué, et jouent-elles encore, dans l’occupation israélienne des terres habitées par les Palestiniens ? Les Palestiniens doivent-ils disparaître en tant que peuple pour que les Juifs puissent habiter la terre d’Eretz Israel dite être celle des ancêtres des Israéliens d’aujourd’hui ? Le conflit actuel donne à ces questions une actualité brûlante.
Gilles BIBEAU, Professeur émérite
Département d’anthropologie
Université de Montréal (Canada)

Autre lien : Gilles Bibeau : un livre courageux qui bouscule les certitudes

De quel paradoxe les Québécois sont-ils champions?

Par Serge St-Arneault

Extraits d’un texte d’opinion de Denise Bombardier publié dans le Journal de Montréal le 5 février 2021; Les Québécois, champions du paradoxe :

Les Québécois sont de sacrés farceurs. Ils aiment se présenter comme un peuple jovial. Ils s’affichent différents des autres et ils sont les champions du paradoxe et de la contradiction.

Ils utilisent un vocabulaire différent de celui des francophones de la planète. Quand une chose leur plaît, ils s’écrient : « C’est pas pire pantoute ». Devant une belle femme, ils déclarent : « Est pas laide ». En hiver, à -30 °C, ils affirment : « Ça s’endure ». Devant une femme qui les attire physiquement, nombre d’hommes murmurent, un sourire en coin : « J’y f’rais pas mal ! ». « M’aimes-tu ? » répètent les Québécoises sentimentales. « Je t’haïs pas », ont tendance à suggérer les chéris. (…)

D’ailleurs, l’on peut même se demander si cette pandémie ne sera pas libératrice de cette tendance québécoise à chercher à atténuer la réalité ou à refuser de l’affronter. À se faire des accroires, comme disaient nos ancêtres. (…)

Or, l’utopie québécoise est à repenser, car nous ne pouvons plus tergiverser sans risque d’y perdre définitivement notre identité. 

Mon opinion sur ces affirmations

D’après Denise Bombardier, nous avons tendance à atténuer la réalité ou à refuser de l’affronter. Je me reconnais dans cette attitude. Là où ça se complique, c’est de dire que nous risquons de perdre notre identité en tergiversant de repenser notre « utopie québécoise ». En effet, notre perpétuelle crise identitaire est intimement liée à notre histoire, elle-même confrontée à l’altérité.

Citant le sociologue Marcel Rioux, Gilles Bibeau[i] relève que; « … les sociétés répondent toutes, et le Québec ne fait pas ici exception, par une double stratégie lorsqu’elles sont confrontées à l’altérité. D’un côté, la construction de l’identité se fait par renforcement de l’héritage reçu, répétition de l’identique et « retour sur soi » dans une quête des racines, une voie que le Québec a empruntée spontanément chaque fois qu’il s’est senti menacé. De l’autre, l’identification se fait par rapprochement, parfois par métissage, avec l’étranger, par emprunt au monde du voisin et par colmatage des écarts entre soi et les autres, une voie que le Québec a surtout privilégiée, selon Rioux, au temps de l’origine quand il s’est constitué en tant que société coloniale vivant des alliances avec les Premières Nations (page 326).

Thème largement utilisé par les historiens québécois et récemment repris par Éric Bédard[ii], la « survivance » de notre nation semble réapparaître depuis la défaite du référendum de 1995. N’est-ce pas là le propre de notre identité depuis l’arrivée de Jacques Cartier en 1534?

 Nos ancêtres ont vraisemblablement atténué la dure réalité dès leur arrivée dans leur Nouveau Monde pour tenir le coup, pour « survivre ». Peu nombreux pendant tout le XVIIe siècle, ils ont néanmoins parcouru de vastes territoires. La dure réalité a toujours fait partie de leur quotidien. La conquête anglaise a ajouté un surplus de précarité collective. Denise Bombardier se limite à 1759, mais l’échec de la rébellion de 1837 a aussi causé un profond traumatisme collectif. Je ne m’étonne pas que nous ayons ainsi développé un goût pour atténuer la dureté de la vie avec une expression comme; « ça va pas pire! » au lieu de dire « ça va mal! ». D’ailleurs, dès le début de la pandémie de la Covid-19, ne disait-on pas;  « Ça va bien aller! »? Il y a une année de cela. À vrai dire, c’est un mécanisme de défense pour toutes les personnes menacées, marginalisées, colonisées.

À propos, j’ai demandé un jour à un Zaïrois, lorsque j’étais à Gety au début des années 90, comment il allait. « Ça semble aller », a-t-il répondu pour atténuer la dure réalité. En effet, le pays traversait une période de révoltes populaires, d’anarchie et l’écroulement du Mouvement Populaire de la Révolution, Parti unique instauré par le Président Mobutu Sese Seco Kuku Mbengu Wa Za Banga en 1965 qui sera d’ailleurs renversé en 1997. J’ai alors osé ajouter la question; « Comment ça semble aller? ». « En quelque sorte » fut sa réponse.

Et maintenant, après une année de distanciation sociale et de confinement, comment allons-nous? Le 23 janvier dernier, notre premier ministre François Legault a déclaré que « Ça va aller mal avant d’aller mieux… ». Changement de ton évocateur d’une lutte à mener pour vaincre.

Affronter la réalité

Je diffère d’opinion par rapport à celle de Denise Bombardier sur un point. Nous n’avons pas refusé collectivement d’affronter la réalité. Nous avons simplement choisi les armes de combat approprié pour gagner : alliances avec les Autochtones, adaptation, ténacité, endurance, détermination, débrouillardise, ingéniosité, autosuffisance, humour, solidarité et le slogan « on va les avoir les Anglais! »

C’est un peu comme la tragique histoire des Chewa du Malawi. Vers 1840, ils ont été envahis par les guerriers Ngoni d’Afrique du Sud, de loin plus combattifs et physiquement supérieurs. Les ‘petits’ Chewa ont capitulé devant l’ampleur de l’envahisseur. Mais ils ont gagné à l’usure, avec le temps. Les épouses Chewa des guerriers Ngoni ont assuré la transmission de l’identité culturelle chewa à leurs enfants. Les Ngoni n’ont conservé que quelques pas de danse de leurs lointains ancêtres et les grandes plumes d’autruche de leurs apparats.

Selon Gilles Bibeau, citant l’écrivaine nigériane Chimanmanda Ngozi Adichie dans Le Danger d’une histoire unique (2009), pour que nous puissions nous libérer de la partialité attachée à l’« histoire unique », nous devrions prendre au sérieux l’idée que l’histoire est faite, partout, d’un empilement hétérogène de versions du passé et qu’il faut s’efforcer de les conjuguer si l’on veut s’approcher de la  réalité et en dire toute sa complexité. Plus qu’un musée où le passé serait restitué à travers des vitrines ordonnant et classant les événements, l’histoire est, ou devrait être, une science du changement (page 328).

Que dire de plus à Denise Bombardier?

Il y a des lieux, des moments particuliers de nos vies personnelles et collectives où l’affrontement doit se faire en atténuant (rendant moins dramatique) la dureté de la réalité. C’est une question de survie. Collectivement, à ce niveau, nous sommes bons! En période d’incertitude, le réflexe de la survivance devient notre salut. Il y a une dimension eschatologique dans cette attitude; notre endurance est promesse de victoire. Ainsi donc, atténuer la réalité ne signifie pas de refuser de l’affronter.

En effet, selon Denise Bombardier : Un sondage pancanadien de l’institut Angus Reid sur la crise de la COVID-19, publié hier dans La Presse, indique que les Québécois, avec le nombre le plus élevé de décès au Canada, estiment à hauteur de 51 % que 2020 était difficile, alors qu’au Canada anglais, ils sont 63 % à l’avoir trouvée difficile.

Or, en ce qui a trait à cette promesse de victoire, ne pourrions-nous pas en dire autant pour les Chewa du Malawi, des Autochtones du Québec et des Amériques ainsi que d’innombrables autres nations en état de « survivance »? Vivement la venue d’une science du changement.

Mise au point au sujet de l’allusion de Denise Bombardier à la Révolution tranquille!

Nous avons inventé l’expression « révolution tranquille[iii] », dit-elle, une contradiction dans les termes comme on l’a toujours pratiquée. 

Pour être plus exact, ‘nous’ n’avons pas inventé cette expression. Selon Jean-Philippe Warren[iv], sociologue et professeur à l’Université Concordia[v]; la désignation anglaise (« quiet revolution ») des premières années du gouvernement libéral (de Jean Lesage) a été rapidement récupérée par les politiciens, les journalistes et les intellectuels de langue française, ce qui en solidifia les assises dans l’imaginaire collectif. 

Ce qu’il faut réaliser, c’est que la « quiet revolution » du Québec faisait écho à toute une série de tentatives de relèvement national de par le monde. Ce qui se passait au Québec, sans être la règle, n’était pas l’exception non plus. Les réformes du gouvernement libéral provincial prenaient place dans un contexte de bouleversement planétaire. Les années soixante ont en effet correspondu un peu partout à une période de profonde remise en cause des anciennes manières de faire dans les sphères politiques, économiques et culturelles.

René Lévesque parlait d’« accélération de l’histoire » et André Laurendeau d’« évolution rapide ». Les Québécois n’ont fait que récupérer pour eux-mêmes un concept qui était dans l’air du temps et qui servait déjà à qualifier toute une pléiade de plans de réformes en Asie, en Afrique et en Amérique latine. 

Conclusion

Denise Bombardier affirme que les Québécois sont champions du paradoxe. En effet, nous sommes des êtres paradoxaux « à condition d’ajouter qu’il s’agit là d’une stratégie typique de survie que tendent à développer les personnes et les sociétés lorsqu’elles sont confrontées à des situations de marginalisation, exclusion, rejet. En un mot, lorsqu’elles sont en situation d’infériorité, de subalternité. Le contenu à donner au mot « paradoxe » ne serait donc pas celui que lui donne Madame Bombardier. On gagne davantage à vouloir être deux choses en même temps  – Yvon Deschamps ne disait-il pas qu’on rêve d’un Canada fort dans un Québec libre ? Les Québécois peuvent en effet être des nationalistes sans rejeter le modèle fédéraliste. En étant les deux, on gagne toujours[vi] ».

Pour gagner un combat, il faut parfois atténuer la réalité grâce à une attitude dite de « survivance ». Certes, celle-ci peut déjà paraître une forme de défaite. Cependant, elle recèle une victoire engendrée par l’endurance ou une ténacité insoupçonnée. Se projeter vers l’espoir d’une vie meilleure, malgré la dure réalité, même la mort, est un gage de réussite. Celle-ci, accompagnée par la foi, en soi et en Dieu, nous oriente vers d’infinis horizons.


[i] Gilles Bibeau, Les Autochtones, la part effacée du Québec, Mémoire d’encrier, novembre 2020, 358 pages.

[ii] Éric Bédard, Survivance, Histoire et mémoire du XIXe siècle canadien-français, Les Éditions du Boréal, septembre 2017, 238 pages.

[iii] Autre lien sur le thème de la Révolution tranquille : Serge St-Arneault, Enseignants : quelle est la source du problème dans le port de signes religieux?, article publié sur le blogue Espace Perso de Serge et diffusé sur Huffpost le 14 décembre 2018.

[iv] Que j’ai rencontré pour la première fois à Mua au Malawi vers les années 2003/2004, lui et sa petite famille en touristes et moi comme directeur adjoint du Centre Culturel Kungoni dirigé par Claude Boucher Chisale.

[v] HistoireEngagée.ca, Là où le présent rencontre le passé, ISSN 2562-7716, 14 septembre 2016.

[vi] Opinion personnelle partagée par Gilles Bibeau à la lecture de cet article.

Les Autochtones – la part effacée du Québec

L’avenir des relations entre Autochtones et Québécois et le sens même de la nation du Québec dépendent intimement de ce que sera ou ne sera pas la réécriture à parts égales de notre histoire.

Les Autochtones, la part effacée du Québec retrace les premiers contacts entre les colons français et les Autochtones. Cette rencontre fondatrice a modelé l’identité québécoise et le regard sur l’Autre. Les récits des voyageurs-explorateurs et colons dialoguent avec les récits oraux, les mythes, les légendes et les écrits autochtones contemporains.

Émerge un portrait riche où se confrontent et s’enchevêtrent représentations et impensé colonial. En replaçant les Autochtones au cœur de l’histoire du Québec, Les Autochtones, la part effacée du Québec propose une éthique qui rompt avec la vision unique, et rétablit l’égale dignité des peuples en présence.

Gilles Bibeau est anthropologue et professeur émérite à l’Université de Montréal. Il a entrepris des recherches dans plusieurs pays d’Afrique, d’Amérique latine ainsi qu’au Québec et en Inde. Il a publié chez Mémoire d’encrier Généalogie de la violence. Le terrorisme: piège pour la pensée (2015) et Andalucía, l’histoire à rebours (2017).

Lien : NON AU RACISME SYSTÉMIQUE