QU’AVONS-NOUS FAIT DE LA BIENVEILLANCE?

26 octobre 2026

Ma première promenade à Montréal remonte à au moins vingt ans. Malgré le ciel gris et la température glaciale, la courtoisie réchauffait les rues. Je me remémore les riverains qui nous souriaient et le sympathique accueil des commerçants. Au fil de mes passages à Montréal, à Trois-Rivières et à Sherbrooke, j’en venais toujours à une même conclusion : les Québécois étaient polis et bienveillants.

Ces gestes silencieux n’attendaient aucune récompense et malgré les milliers de kilomètres qui nous séparaient de notre terre d’origine, ils nous rappelaient l’essentiel : nous n’étions pas seuls. Cette solidarité spontanée nous a suffi pour embrasser presque instantanément cette grande nation qui nous accueillait. Ce n’est pas seulement la beauté de la province qui nous a séduits, mais aussi la convivialité avec laquelle elle sait recevoir l’autre.

Aujourd’hui, mon constat est partagé. L’attention, qu’en est-il désormais ? Plusieurs personnes souffrantes décèdent sans personne à leurs côtés, les amitiés ne s’entretiennent plus que par texto et les aînés pleurent leur solitude. La dépression s’est banalisée au point de ne plus la questionner. Nous semblons tous défendre un intérêt personnel, plutôt que de partager l’espace commun qui nous unit. Ces éléments devraient nous interpeller. Sommes-nous en train de perdre quelque chose de plus profond, comme le réflexe de considérer l’autre ?

Il est alarmant de constater qu’au Québec, parmi les personnes qui se sentent souvent isolées des autres, seules 35,4 % affirment ne presque jamais manquer de compagnie.1 Derrière ces chiffres, des personnes portent trop souvent le sentiment douloureux de ne pas trouver leur place, tant le culte de l’égocentrisme nous a enfermés dans un tête-à-tête permanent avec notre propre reflet.

Pourtant, toute organisation sociale est née d’une rencontre, et ce sont ces gestes élémentaires, qui tissent nos liens, qui font de la bienveillance une force active. Dans son ouvrage Oser la bienveillance, Lytta Basset définit ceci comme le désir de « vouloir du bien à l’autre sans chercher à le maîtriser » et d’« ouvrir un espace où l’autre peut exister sans peur. »2

Notre époque promeut l’obsession de l’immédiateté et semble désormais se bâtir sur l’injonction de l’efficacité. Constamment sollicités et pressés de produire, nous vivons avec le risque ultime de perdre ce qui fait notre humanité alors que nos outils technologiques ne pourront jamais se substituer à notre responsabilité de faire société. Le vivre-ensemble demeure entre nos mains, nourri par notre capacité à cultiver des rapports authentiques. Emmanuel Levinas formule cette exigence éthique dans Totalité et Infini (1971), où la rencontre avec le visage d’autrui se révèle comme un appel à la responsabilité : « Le visage que j’accueille me fait passer du phénomène à l’être dans un autre sens : dans le discours je m’expose à l’interrogation d’Autrui et cette urgence de la réponse pointe aiguë du présent m’engendre pour la responsabilité. »3

La bienveillance ne peut se limiter à un concept abstrait, alors qu’elle répond concrètement aux maux de notre société contemporaine. En effet, nous souhaitons tous être écoutés et valorisés, et cette attitude ne nécessite pas de grands sacrifices. À l’inverse, la courtoisie ne demande qu’une attention sincère, sans rien bousculer de nos journées.

Mon propos m’amène à rappeler que la bienveillance est une valeur ancienne au Québec, mais qu’elle n’est pas acquise. De nos jours, la pratique religieuse se fait plus discrète, voire symbolique, mais son influence sur nos valeurs demeure une évidence. Ici, les communautés fondatrices ont offert soutien, structure et ont rendu accessible un message d’amour. Cet engagement mérite d’être reconnu à sa juste mesure et transmis tel que nous l’avons reçu.

Depuis des siècles, les différentes sociétés ont compris que leur solidité dépendait de la manière dont elles prenaient soin des plus vulnérables. Les communautés, les écoles et les diverses institutions ont porté cette responsabilité. Des générations d’enseignants, de professionnels de la santé, de travailleurs sociaux et de personnes engagées ont consacré leur temps à accompagner ceux qui en avaient besoin. Au Québec, cette histoire est particulièrement riche et les exemples en sont nombreux. Qu’aurions-nous pu devenir sans la bienveillance de Jeanne Mance, d’Émilie Tavernier-Gamelin, de François de Laval ou encore de Marguerite Bourgeoys ?

Alors que chacun semble protéger d’abord ses intérêts, je me demande ce que pourrait devenir une société dans laquelle ces priorités prennent le dessus. Qu’allons-nous transmettre aux générations à venir ? Sera-t-il possible de concilier le progrès avec la considération de l’autre ? Ces questions sont légitimes, car elles nous ramènent à la définition même de la bienveillance. Faire preuve d’humanité ne signifie pas être naïf, tout accepter ou s’effacer. Il est possible de rester rigoureux, de défendre la paix et de prendre des décisions difficiles. Au fil des années, j’ai rencontré diverses personnes pour qui la bienveillance est un mode de vie. J’ai toutefois constaté qu’elle ne peut reposer uniquement sur la générosité de quelques individus ; c’est tout un système qui doit la rendre possible.

Au Grand Séminaire de Montréal, c’est cette vision que nous faisons vivre. Notre mission d’enseignement forme des personnes capables d’accompagner et de servir, mais aussi de communiquer, reconnaître et promouvoir la dignité de chacun. Nous contribuons à bâtir une société où toute personne peut trouver des repères vers lesquels se tourner au besoin.

Après une telle réflexion, je me demande ce que nous avons fait de la bienveillance. Je ne pense pas qu’elle ait disparu, mais qu’elle doit être entretenue. Elle s’estompe quand nous cessons d’y prêter attention, et renaît chaque fois que quelqu’un écoute, aide sans rien attendre ou regarde l’autre avec considération. La bienveillance devrait être le socle d’une société qui reconnaît l’existence, l’authenticité et les droits de chacun.

Et si nous commencions à la cultiver chaque jour, à travers un regard attentif, un salut chaleureux, la visite d’un proche seul, une main tendue à une personne en difficulté, quelques mots d’encouragement, un geste de réconciliation ou simplement un peu plus de courtoisie ? Car c’est souvent dans ces gestes les plus simples que se révèle notre humanité.

Alexandrina Diac
Directrice générale
Fondation du Grand Séminaire de Montréal
www.fgsm.org

  1. Institut de la statistique du Québec, Enquête québécoise – Coup d’oeil sur la santé, 2025. ↩︎
  2. Lytt Basset, Oser la bienveillance (Éditions Albin Michel, 2014) ↩︎
  3. Emmanuel Levinas, Totalité et infini : Essai sur l’extériorité (1961 ; réimpr., La Haye : Martinus Nijhoff, 1971) ↩︎

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