Comment les communautés de foi peuvent-elles contribuer aux projets de société du Québec d’aujourd’hui et de demain ?

J’ai participé avec beaucoup d’intérêt au quatrième forum Foi et Espace Public 2026 le 26 octobre dernier. L’événement avait lieu dans une ancienne église reconvertie en salle multifonctionnelle nommée La Nef et située au 190, rue Saint-Joseph Est, Québec.

L’événement rassemblait une centaine de personnes provenant d’aussi loin que Montréal. La matinée a débuté avec un travail de groupe pour discuter des défis que doivent affronter les communautés de foi au Québec. L’effacement des signes religieux dans l’espace public, le relativisme, l’ignorance et la non-transmission de la foi sont de nature économique, politique, sociale et culturelle. Est-il alors possible de réinventer la vitalité des communautés de foi ?

Je relève quelques points de vue des nombreux panélistes et spécialistes qui ont pris la parole. Tous s’entendent pour dire que les croyants sont aujourd’hui marginalisés, citoyens de seconde zone avec un risque croissant de discrimination.

Selon Christelle Landherr-Cieslak1, « la laïcité devient la nouvelle identité juridique comportant des contraintes, telles que l’abolition des signes religieux et l’interdiction des visages couverts. Sous neutralité apparente, l’État promeut les « valeurs québécoises » structurantes construites sur la notion d’égalité entre tous les citoyens, particulièrement entre les hommes et les femmes ».

Crédit photo : Marie Laliberté

Selon Francis Denis2, contrairement au discours largement répandu concernant la Révolution tranquille des années 60, il n’y a pas vraiment eu de rupture. Le clergé a lui aussi collaboré à cette transformation sociale. La dissidence interne du clergé se concentrait sur le rejet de l’ultramontanisme qui prônait la construction d’une nation au service de l’Église, et non l’inverse.

Crédit photo : Marie Laliberté

Or, l’État providence a instauré ses nouveaux dogmes sociaux à la manière des curés. Rien n’a réellement été renversé. Il n’y a pas eu véritablement d’émancipation. Simplement, le gouvernement a remplacé le clergé. La question est de savoir si l’Église peut devenir un guide d’émancipation pour l’aujourd’hui.

L’exposé de Gérard Larose3 a tout simplement été magistral. Il a brossé un tableau historique du Québec avec lucidité et talent. Le pôle central des Québécois a toujours été la société civile. Celle-ci a son origine dans l’encyclique du pape Léon XIII Rerum novarum4. Ce document a été la réponse de l’Église au socialisme et au capitalisme. Le pape Léon XIII a fortement encouragé la société civile à s’organiser et s’émanciper. Il est documenté que le clergé s’est opposé aux évêques lors de la grève des travailleurs d’Asbestos en 19495. Ce fut une première rupture annonciatrice de plusieurs autres.

Selon Gérard Larose, le modèle québécois s’est avéré technocratique entre 1960 et 1981. Il a évolué vers un partenariat pour finalement devenir un modèle marchand à l’époque de Jean Charest et Philippe Couillard. Et maintenant, qu’en est-il ?

Crédit photo : Marie Laliberté

Il note cinq basculements récents :

  • Les supers riches deviennent les nouveaux maîtres du monde.
  • Nous assistons à une marche arrière au niveau de la protection de l’environnement.
  • Notre État social est à bout de souffle, en pleine décomposition.
  • Les guerres provoquent l’effondrement de la diplomatie.
  • Le dialogue social affronte directement la polarisation politique.

Il note aussi que la société civile ne se décourage pas. Les combats se poursuivent au niveau de l’accès aux logements sociaux, de l’économie circulaire, du recyclage, de l’environnement de proximité pour créer des lieux de convivialité, et finalement pour les cantines pour tous les affamés.

Gérald Larose a terminé son exposé avec une coloration nettement spirituelle. Il a toujours été inspiré par la théologie de l’incarnation et de la libération. Sa foi est basée sur la liberté et la responsabilité. Le plus scandaleux, dit-il, est la victoire de Jésus sur la mort. Il est ressuscité pour construire un monde d’amour. Des morts violentes, il en pleut, dit-il encore. Mais, il y a toujours de petites résurrections. Nous pouvons nous relever. Le Royaume de Dieu est en marche.

Renze Nauta

Renze Nauta6 a poursuivi le forum en énonçant les liens de solidarité comme principes fondamentaux de l’Église Catholique. Ses principes sont basés sur la dignité humaine ainsi qu’une subsidiarité7 étroitement associée à la solidarité.

En guise de conclusion, je souligne quelques éléments de la pensée de Johathan Pageau8 qui soutient que l’avenir est religieux malgré une laïcité agressive vouée à construire une société stérile. Il en a pour preuve le déclin démographique qui prend sa source à la rupture provoquée par le mouvement du Refus Global9.

Le danger, dit-il, réside dans un retour potentiel d’un conservatisme religieux sujet à la manipulation construit sur un fond de colère. Il prône une ouverture constructive au religieux. Dans la perspective d’un retour du « religieux » dans nos Églises, comment pouvons-nous nous préparer ? Plus concrètement, quelle place donnons-nous aux nouveaux arrivants et aux femmes ? Nous devons sans cesse avoir un regard critique sur nous-mêmes.

Liste des autres intervenants :

Roselyne Mavungu10
Maxime Huot-Couture11
et Benjamin Gagné12

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Cardus : un think tank chrétien dans le débat sur la laïcité

L’Institut Cardus est un institut de recherche non partisan qui se consacre à clarifier et à renforcer, par la recherche et le dialogue, les moyens par lesquels les institutions de la société peuvent travailler ensemble pour le bien commun.


  1. Christelle Landheer-Cieslak est professeure titulaire à la Faculté de droit de l’Université Laval et membre du Barreau du Québec. Spécialisée en droit civil comparé, en philosophie et en théorie du droit, elle étudie notamment les rapports entre le droit civil, les droits fondamentaux et le pluralisme, ainsi que la place de l’éthique dans la pratique juridique. Elle a siégé au Comité national d’éthique sur le vieillissement de 2020 à 2026. Elle a codirigé La personne humaine, entre autonomie et vulnérabilité (2015) et cosigné avec Mathilde Philip Laïcité versus multiculturalisme ? Le droit à l’épreuve des sociétés plurielles (2025). ↩︎
  2. Francis Denis est auteur, réalisateur, documentariste et vidéo-journaliste. Formé en philosophie à l’Université Laval et en théologie à l’Université pontificale de la Sainte-Croix, à Rome, il œuvre aujourd’hui au sein de Libre Média. Il a réalisé plusieurs documentaires et produit de nombreux reportages, entrevues et projets télévisuels. Dans son essai Une révolution pour rien : la permanence religieuse dans l’histoire du Québec moderne, paru aux Éditions Liber en 2022, il propose une relecture originale de la Révolution tranquille, envisagée moins comme une rupture avec le passé religieux du Québec que comme le transfert vers l’État d’une même ambition de transformation collective. ↩︎
  3. Gérald Larose est une figure importante du mouvement syndical et de la société civile québécoise. Il a présidé la Confédération des syndicats nationaux (CSN) de 1983 à 1999. Titulaire d’une maîtrise en théologie et d’une maîtrise en service social de l’Université de Montréal, il a enseigné pendant 22 ans à l’École de travail social de l’UQAM, où il est aujourd’hui professeur associé. Ses travaux et ses engagements portent notamment sur les mouvements sociaux, l’économie sociale et solidaire, le modèle québécois de développement, la langue et la citoyenneté. Son parcours lui permet de poser un regard privilégié sur l’évolution de la société civile québécoise et sur ses rapports avec l’État. ↩︎
  4. L’encyclique Rerum novarum (« Des choses nouvelles »), publiée le 15 mai 1891 par le pape Léon XIII, est le texte inaugural de la doctrine sociale de l’Église catholique. L’encyclique rejette à la fois le socialisme marxiste (qui supprime la propriété privée) et les excès du capitalisme libéral (qui exploitent les travailleurs). ↩︎
  5. La grève de l’amiante de 1949 a débuté le 14 février 1949 (déclenchée le 13-14 février) dans les mines d’amiante d’Asbestos et de Thetford Mines au Québec, marquant l’un des conflits de travail les plus durs et les plus importants de l’histoire québécoise ↩︎
  6. Renze Nauta dirige le programme Travail et économie de Cardus. Avant de rejoindre l’institut, il a été directeur des politiques auprès de deux chefs de l’opposition officielle fédérale et a occupé différentes fonctions au Cabinet du premier ministre. Diplômé en économie et en philosophie, il a publié notamment dans le Globe and Mail, le National Post, The Hub, Policy Options et le Financial Post. ↩︎
  7. La subsidiarité est un principe politique et social selon lequel une autorité centrale ou supérieure ne doit intervenir que pour les tâches que les échelons inférieurs (individus, collectivités locales, États membres) ne peuvent pas accomplir par eux-mêmes. ↩︎
  8. Jonathan Pageau est un intellectuel public franco-canadien influent, connu pour ses analyses des structures profondes et du symbolisme qui sous-tendent la culture, la foi et la société contemporaines. Grâce à sa chaîne YouTube très suivie, à son podcast, à son blog et à sa plateforme de cours en ligne, « The Symbolic World », il anime des discussions avec des centaines de milliers d’abonnés sur la manière dont les récits intemporels et les symboles anciens éclairent la vie moderne. ↩︎
  9. Le Refus global est un manifeste artistique et social publié le 9 août 1948 à Montréal par le peintre Paul-Émile Borduas et signé par 15 autres artistes Automatistes. ↩︎
  10. Roselyne Mavungu est directrice générale de Villes sans violence, anciennement Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, et membre du Comité consultatif ministériel externe sur le racisme anti-Noirs des Forces armées canadiennes.
    Titulaire d’une maîtrise en droit des affaires de l’Université Paris XII, elle détient également un double diplôme de troisième cycle de la Sorbonne, en anthropologie juridique et en histoire de l’Afrique, ainsi qu’un diplôme de gestion et résolution des conflits octroyé par l’Université Paris V – René Descartes. Elle a récemment obtenu une certification en gouvernance de société de l’Université Laval.
    Madame Mavungu a exercé différentes fonctions de gestion et cumule un bagage d’expertise en matière de sécurité publique, d’innovation sociale, de microfinance, d’entrepreneuriat féminin et de gouvernance inclusive.
    Ainsi, elle a été directrice générale de Compagnie F, premier organisme montréalais dédié à l’entrepreneuriat féminin, présidente-directrice générale du Réseau MicroEntreprendre, regroupement des fonds de microcrédit québécois, ainsi que conseillère principale en développement et gestion auprès de l’organisation Oxfam-Québec. Aujourd’hui, elle siège au conseil d’administration de cette organisation de développement international.
    Elle a aussi occupé la fonction de présidente du conseil d’administration du fonds féminin Femmessor Montréal, renommé Évol, et a fait partie du Conseil des Montréalaises, instance consultative de la Ville de Montréal sur tout dossier ayant un impact sur les conditions de vie des Montréalaises.
    De plus, elle a fait partie du Conseil consultatif sur l’innovation sociale du gouvernement du Canada et a également été membre du Groupe directeur de cocréation de la stratégie canadienne d’innovation sociale et de finance sociale. Par ailleurs, elle a été membre du comité d’investissement du Fonds Afro, fonds dédié à la communauté noire du Québec, membre du conseil d’administration du Chantier de l’économie sociale, réseau regroupant des représentants de promoteurs d’entreprises d’économie sociale, secrétaire-trésorière de CAP Finance, réseau de la finance solidaire et responsable, puis membre du comité de sélection des projets de la Fondation Béati.
    Roselyne Mavungu a siégé comme experte aux comités aviseurs nationaux de la Fondation canadienne des femmes ainsi que du Conseil économique des femmes.
    En 2013, il lui a été décerné le prix « Reconnaissance » en tant que modèle de femme immigrante par l’organisme Place aux femmes et le prix « Excellence » dans la catégorie Gestion au féminin par l’organisme Horizon Nord Sud.
    Ce qui la motive est simple : comprendre les gens, bâtir des ponts et aider les sociétés à progresser vers une plus grande cohésion. ↩︎
  11. Maxime est père de famille et membre d’une fraternité laïque dominicaine. Il œuvre comme organisateur communautaire dans la région de Québec et coordonne un projet local de lutte contre la pauvreté. Il a été formé aux études supérieures en philosophie politique à l’Université de Montréal et à l’UQAM, en plus de stages à l’Assemblée nationale et comme NextGen fellow avec l’Institut Cardus. ↩︎
  12. Benjamin Gagné est doctorant en cotutelle en théologie pratique à l’Université de Montréal et en sciences religieuses à l’Université de Strasbourg. Sa thèse porte sur les églises évangéliques dans les villes du Québec et sur le brouillage des frontières entre le religieux et le municipal comme facteur de vitalité urbaine. Il coordonne le projet Municipalités, Religions et Laïcité (MUREL), dirigé par Solange Lefebvre, qui examine la gestion concrète de la diversité religieuse par les municipalités québécoises. Croisant sociologie des religions, théologie empirique et socioanthropologie, ses recherches examinent notamment la zone frontière entre l’action religieuse et l’action communautaire, et l’amènent à dialoguer autant avec les milieux ecclésiaux qu’avec les acteurs municipaux et communautaires. Ses travaux sont soutenus par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC). ↩︎

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