Ambewe Tembo est venue me voir la semaine dernière. Elle n’était pas venue depuis longtemps.

─ Mon père, aidez-moi, mon enfant est à l’hôpital et elle a besoin d’une transfusion sanguine.

─ Où est-elle?

─ À l’hôpital général!

─ Mais c’est précisément là où se trouve la banque de sang.

─ Ils disent qu’ils n’ont pas son groupe sanguin.

Je suis déjà allé offrir mon sang à la clinique, qu’on appelle ici la banque de sang, et je trouvais cela très étrange que cette banque soit à court de sang. C’est d’ailleurs le seul endroit officiellement reconnu en Zambie pour le prélèvement professionnel de don sanguin.

Il arrive que les gens frappant à notre porte nous disent de demi-vérités ou carrément nous mentent. Comment savoir? Ambewe, je le crois, est sincère. Elle me parlait en chinyanja avec beaucoup de nervosité, d’urgence.

─ Je suis désolé Ambewe, mais je n’ai pas d’argent à t’offrir. Allons plutôt à l’hôpital.

En route, je me demandais vraiment ce qui se passait. Il nous a fallu quelques minutes pour nous rendre sur les lieux. Heureusement, j’ai trouvé un stationnement tout juste en face de la banque de sang située au cœur d’une vaste agglomération d’édifices. C’est l’hôpital universitaire le plus reconnu et le mieux équipé de Lusaka, la capitale de la Zambie.

─ Bonjour, je suis le père Serge. Je suis déjà venu offrir mon sang deux fois cette année. Ma dernière visite remonte au mois de juin. Voici madame Ambewe. Je suis disposé à offrir mon sang pour sa fille qui est hospitalisée. Pouvez-vous vérifier si cela est exact?

L’infirmière a plus de facilité que moi pour saisir ce qui se passe. Je comprends que la maman n’avait pas bien interprété ce que le médecin lui avait dit. Par contre, sa fille était bel et bien hospitalisée.

─ Pouvez-vous remplir ce formulaire? Votre sang sera très utile.

Au Québec, les collectes de sang refusent toujours mes dons pour la simple raison que je vis en Afrique et que je suis porteur de la malaria. Même si je n’ai pas eu de crise depuis maintenant quatre ans, cela n’y change rien. Par contre, cela n’a pas d’importance ici, car tout le monde est porteur de ce virus.

Le tour est joué après une petite demi-heure. Je ne suis pas le seul d’ailleurs. Je compte au moins cinq autres personnes, Zambiens et étrangers, sur les banquettes spécialement aménagées pour les donneurs.

En sortant, je vérifie de nouveau avec l’infirmière si mon don sanguin servira pour l’enfant d’Ambewe. Je suis un donneur universel, 0 négatif. Donc, cela devrait être possible.

─ Ne vous inquiétez pas! Je m’en occupe personnellement.

Que faire de plus? Elle connaît les rouages de l’hôpital mieux que moi.

Quelques jours plus tard, je reçois de nouveau la visite d’Ambewe. Elle était encore une fois très nerveuse. Je finis par comprendre que l’enfant est de retour à la maison. C’est déjà mieux. Elle me remercie pour ce que j’ai fait et me demande encore une fois un peu d’argent.

C’est chaque fois difficile de répondre à une telle demande. C’est toujours trop peu et il n’y a aucune garantie que la demande soit authentique. Cela me déchire le cœur. Je consens à lui remettre un 10 dollars sachant que c’est bien en deçà de ses besoins.

C’est aujourd’hui le 24 décembre. Nous fêterons Noël ce soir. Je ne peux pas m’empêcher de penser aux milliers de déplacés de par le monde qui doivent fuir la guerre; les migrants cherchant refuge en Europe et au Canada. Il y a aussi des réfugiés dans les pays limitrophes du Burundi qui traverse une grave crise politique. Cela m’attriste!

La cloche sonne à la porte. On me prévient qu’Ambewe me demande. J’ai comme un pincement au cœur en imaginant qu’elle vient encore me solliciter.

─ Merci mon père pour ce que vous avez fait pour mon enfant. Vous avez donné votre propre sang. Malheureusement, ma fille est morte cette nuit à la maison.

─ Oh non! Pauvre vous! Je suis vraiment peiné d’apprendre cela. De fait, comment s’appelle-t-elle?

─ Mercy Nyendwa!

─ Quel âge avait-elle?

─ 15 ans!

Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé. Mercy aurait-elle pu être sauvée avec un peu plus d’attention?

─ Mon père! J’ai besoin d’argent pour l’enterrer. Je n’ai rien!

Je lui remets 30 dollars qui lui permettront de se procurer un simple cercueil. Mon Dieu! Mon Dieu! Quel triste Noël pour les pauvres veuves!

Père Serge St-Arneault, M.Afr