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Vers une respectueuse neutralité religieuseLe Nouvelliste, 18 octobre 2018

L’auteur, Serge St-Arneault, est prêtre missionnaire catholique et directeur du Centre Afrika de Montréal. Il est originaire de La Tuque.

Le carrefour des lecteurs est souvent révélateur d’une rage contre l’héritage de l’Église Catholique doctrinaire; « J’ai reçu une influence des femmes voilées et d’un homme en soutane et col romain par qui j’ai été endoctrinée alors que j’étais qu’une jeune adolescente » (Andréa Richard, Le Nouvelliste du 13 octobre 2018). Ou encore; « la population québécoise vient de se départir de l’emprise de l’Église catholique et de son endoctrinement » (Anne-Sylvie Duquette, Le Nouvelliste du 15 octobre 2018).

Ces opinions s’inscrivent dans un plaidoyer en faveur de la neutralité religieuse et de la laïcité. En fait, l’évocation à notre identité catholique d’avant la Révolution tranquille est fréquemment utilisée comme référence pour décrier le port du voile porté par certaines musulmanes.

Selon Andréa Richard; « Le port des signes religieux ostentatoires signifie le fanatisme religieux et la soumission des femmes à une religion; ce qui va à l’encontre de l’évolution de la société ».

La perception générale des gens est que cette tenue vestimentaire représente la subordination des femmes, ce qui porte atteinte au principe de l’égalité des sexes. En plus, les fondamentalismes musulmans font du voile la bannière la plus visible de leur idéologie. Le voile tout comme la réclusion des femmes, selon eux, découlerait d’une loi divine.

L’ardeur que certains déploient à engloutir ce qui est lié à notre culture historique imprégnée de catholicisme les empêche ainsi de rester sereins en voyant certaines femmes musulmanes voilées (car elles ne le sont pas toutes!).

En d’autres mots, le lieu du problème n’est pas tant chez ces femmes « voilées » qu’au niveau de notre perception liée à notre culture historique imprégnée de catholicisme. En parvenant à nous pacifier avec celle-ci, nous pourrions alors nous dégager émotionnellement de la question des signes religieux ostentatoires appartenant à d’autres religions.

De là naîtra une respectueuse neutralité religieuse.

La question du voile 02Par Serge St-Arneault, M.Afr

Le 29 mai dernier, le Carrefour Foi et Spiritualité a favorisé la rencontre de jeunes musulmans et de chrétiens dans le cadre des échanges animés par le groupe ‘InterFoi’. Ils étaient vingt-deux jeunes adultes composés de dix-sept musulmans, dont six filles voilées et six filles non voilées, ainsi que de cinq chrétiens, dont quatre filles.

Le but ce cet échange était de leur permettre d’identifier leurs rêves et les défis auxquels ils font face. Cela devait aussi les aider à préciser les valeurs spirituelles requises pour rendre la société plus solidaire et plus juste. De ce groupe, un seul était Québécois de souche; le garçon chrétien catholique.

Tous ces jeunes, sans distinction, s’identifiaient comme croyants vivant dans une société laïque. Les comptes rendus des discussions de groupes pointaient vers la même direction : le respect mutuel. Ce même point a d’ailleurs été renforcé par un soufi adulte qui était comme moi témoin de cet échange. « Reconnaissons, dit-il, que les chrétiens du Québec ne seraient pas aussi bien accueillis dans nos pays d’origine comme les Québécois nous ont accueillis et nous accueillent encore ici. Nous avons tous la chance d’être nous-mêmes dans cette société d’accueil où nous pouvons vivre librement nos différences. »

La question du voile 03La soirée s’est terminée avec la levée du ramadan autour de 20h34. Chacun a eu sa pointe de pizza et quelques morceaux de fruits.

La question du voile 04Je disais donc qu’il y avait six musulmanes voilées et six autres non voilés. Pourtant, elles partageaient exactement la même vision ou les mêmes rêves que les chrétiennes. De plus, cet aspect vestimentaire n’a pas été soulevé et n’a semblé poser aucun problème dans la qualité des échanges. À les entendre en fermant les yeux, nul n’aurait su laquelle était voilée.

Pourquoi sommes-nous donc troublés par le voile musulman?

Le récent livre d’Osire Glacier[1] clarifie cette question. « Les versets coraniques qui portent sur le voile, dit-elle, s’inscrivent dans le contexte historique patriarcal que connaissent les civilisations de l’époque » (page 21).

Le voile, dans l’ordre patriarcal, signifie donc que les femmes voilées sont sous la tutelle d’un ou de plusieurs membres masculins de sa famille. Conséquemment, le voile protège contre l’agressivité masculine dans la rue. Ainsi, même au Canada, le voile est perçu par celles qui le portent comme un instrument qui garantit leur dignité contre le regard dégradant de certains hommes.

Or, la perception générale des gens d’ici est que cette tenue vestimentaire représente la subordination des femmes, ce qui porte atteinte au principe de l’égalité des sexes. En plus, les fondamentalismes musulmans font du voile la bannière la plus visible de leur idéologie. Le voile tout comme la réclusion des femmes, selon eux, découlerait d’une loi divine. Conséquemment, le féminisme arabe est considéré par eux comme un phénomène occidental qui menacerait la religion musulmane.

Osire Glacier met en lumière un mécanisme de contrôle d’une élite politique qui ne se soucie guerre du bien commun de leur population, mais cherche avant tout à se maintenir au pouvoir. Les exemples des gouvernants de pays musulmans sont éloquents.

Aussi, les médias occidentaux polarisent deux figures : les musulmanes qui revendiquent le droit de porter le voile et celles qui rejettent l’islam. Or, la conscience féministe dans les pays musulmans, qu’elle soit laïque ou basée sur la foi musulmane, remet en question cet état de fait. Le monde musulman a une voix plurielle où les femmes jouent un rôle très important. Tout en affirmant leur appartenance à l’islam en tant que spiritualité, les féministes suggèrent des lectures contextuelles, et donc plus souples, du Coran. « À présent, le mouvement féministe constitue l’un des principaux acteurs du processus de démocratisation au Maroc » (page 64).

La loi islamique

Il est bien de se rappeler que le voile, la réclusion et l’invisibilité dans la sphère publique étaient des valeurs importantes dans la Grèce antique et l’époque de Byzance, donc tout autour du bassin de la Mer Méditerranée. C’est un fait historique global qui est plus large que le monde musulman. Le voile que les religieuses catholiques ont longtemps porté, centaines le portent encore, est de la même origine.

Historiquement, avec la conquête musulmane, s’est imposée une nouvelle réalité. Les élites dirigeantes ont adopté les pratiques des autres cultures. Les guerres ont ramené captives des femmes qui sont devenues des esclaves sexuelles et vendues sur le marché des esclaves. Or, « les juristes de cour, qui ont élaboré la loi islamique, entretenaient avec les femmes un rapport de maître à esclaves. D’où une loi islamique défavorable à l’égard des femmes » (page 86).

C’est dans cet environnement qu’une distinction est également apparue entre les femmes voilées, mais protégées, par rapport aux esclaves sexuelles non voilées.

Les califats ou les monarchies se sont imposés par l’épée, la répression et l’exploitation de la foi. Cette réalité est encore d’actualité. Conséquemment, le pouvoir politique favorise l’immobilisme social, culturel et religieux pour maintenir son hégémonie aliénante.

Il s’agit d’une instrumentalisation de « la culture, (des) traditions et (de) la religion officielle dans le but de se maintenir au pouvoir » (page 120).

Or, il ne faut pas oublier que « la spiritualité relève de la foi personnelle, alors que les politiques d’islamisation colonisent les espaces privés et publics » (page 122).

Le port du hijab

Soit parce qu’un membre de la famille les y a contraints, soit pour ne pas s’exposer à la violence dans la rue « le port du voile en Égypte est le résultat de pressions sociales » (page 140).  C’est pourquoi Osire Glacier préconise le respect des libertés individuelles et le principe de l’égalité des sexes comme un principe universel, et non comme une provenance exclusivement occidentale.

Au Québec, la couverture médiatique insistant sur les femmes qui veulent porter le voile là où elles vivent et travaillent contribue à alimenter les discours populistes de droite ou d’extrême droite. Cela a pour résultat de marginaliser des individus issus des pays musulmans vivants en Occident, notamment en matière de protection des migrants et des réfugiés.

La solution réside dans un effort accru d’éducation et d’une « couverture médiatique des productions artistiques, culturelles et intellectuelles des pays arabo-musulmans pour révéler les identités plurielles et les préoccupations universelles des individus issus de ces pays » (page 148).

Conclusion

Je reviens donc à l’échange des jeunes du 29 mai dernier. J’ai le sentiment que ces jeunes filles musulmanes voilées et non voilées vivent les mêmes aspirations, le même goût de contribuer positivement au bien commun collectif sans référence explicite aux religions.

Il serait intéressant de connaître les motivations des unes et des autres. Y a-t-il encore au Québec une pression familiale ou d’un imam qui pousse certaines à porter le voile? Se sentent-elles plus en sécurité ou protégé du regard des hommes en portant un voile comme cela était à l’époque du Prophète? Cela présumerait que les hommes d’ici sont tout aussi dangereux dans les rues que dans certains pays musulmans! Or, il me semble injuste de penser que tous les hommes soient des prédateurs sexuels, ici comme ailleurs.

Un chauffeur de taxi d’origine algérienne immigré au Québec depuis plus de vingt ans me partageait sa fierté d’avoir trois jeunes filles épanouies qui ne portant pas le voile. « Je ne comprends pas celles qui en Algérie revendiquaient leur droit de ne pas être voilé, mais qui, une fois ici, se voilent, m’a-t-il confié. Comme moi, elles ont fui la ‘police des mœurs islamiques’, mais pour adopter le voile une fois rendu ici. C’est à n’y rien comprendre ».  S’agit-il d’un esprit rebelle inversé mal compris? Ou bien, est-ce une incapacité de s’adapter à un autre environnement culturel en revendiquant le droit d’exercer une liberté nouvellement acquise, mais mal intégrée? Sont-elles conscientes de l’instrumentalisation du voile manipulée par l’idéologie du fondamentalisme musulman?

D’un autre côté, il me semble également judicieux de clamer que le féminisme laïque n’est pas un phénomène strictement occidental. « Les pays musulmans abritent une multitude de voix et une pensée plurielle en matière d’égalité entre les sexes » (page 83). Parallèlement, la foi islamique a intérêt à être vécue par ses adeptes en tant que spiritualité pour contrecarrer l’avancée des intégrismes religieux.

Tout compte fait, cela s’applique également aux chrétiens, quelle que soit leur dénomination. La religion, en tant que structure sociale, court constamment le danger d’imposer des règles et des mécanismes de contrôle au détriment de la conscience personnelle et de la véritable conversion du cœur. C’est mon souhait que les rencontres interreligieuses entre jeunes se multiplient pour enrichir le collectif humain que nous formons.

[1] Osire Glacier (Hadouche), Femmes, Islam et Occident, Essai, Collection « Regards solidaires », Éditions de la Pleine Lune, Lachine, Canada, 2018.

Femmes, Islam et Occident

Osire Glacier (Hadouche) réfute la croyance selon laquelle le féminisme serait une idéologie strictement occidentale et montre qu’une telle croyance se base sur une image figée et méprisante des cultures d’ailleurs. À l’instar de toutes les sociétés humaines, les pays musulmans abritent une multitude de voix et une pensée plurielle, notamment en matière d’égalité entre les sexes.

Dans Femmes, Islam et Occident, elle retrace l’historique du port du voile et nous fait découvrir des féministes arabo-musulmanes qui se sont penchées sur la question du statut des femmes dans l’islam, montrant l’importance des luttes de ces femmes et leur contribution à l’avancement des droits humains dans leur société et dans le monde.

Ce livre invite à une réflexion sur des sujets tels que les signes religieux dans l’espace public, la neutralité de l’État, les accommodements raisonnables et un vivre-ensemble harmonieux qui serait fondé sur des principes universels.

OSIRE GLACIEROsire Glacier. Née à Agadir dans les années 1960, Osire Glacier a vécu au Maroc jusqu’à l’âge de 17 ans. Après quelques années en France et aux États-Unis, elle a déménagé au Québec pour y réaliser une maîtrise à l’Université Laval, puis un doctorat à l’université McGill. Spécialiste de l’histoire des femmes et des droits de la personne au Maroc et dans le monde arabe, conférencière et professeure d’histoire et de sciences politiques à l’Université Bishop’s de Sherbrooke, elle tente, par ses travaux et ses recherches, d’apporter sa contribution à la connaissance du Maghreb et souhaite collaborer à un meilleur vivre-ensemble en offrant un éclairage constructif au dialogue québécois.

Lien : http://etudesmarocaines.com/

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