Archives du mot-clé Rift Valley

« Vous devez vous laver les pieds les uns les autres », Jean 13, 14.

Enfant, seul avec mon papa, je me rappelle clairement le jour où il m’a acheté des souliers neufs. Après quelques essais, il a sélectionné une paire d’une valeur équivalente à des souliers pour adulte. Sur le coup, je n’ai pas compris pourquoi, heureux d’avoir de beaux souliers.

Ce souvenir me revient en mémoire à la lecture de l’évangile du Jeudi Saint lorsque Jésus lave les pieds de ses disciples. Il faut prendre soin de ses pieds. Avec l’âge, il est fréquent d’avoir besoin de soins pour les pieds. Des douleurs aux pieds, c’est pénible!

C’est précisément le cas de mon papa Bastien. Pour avoir été mal chaussé lui-même dans sa jeunesse, il avait développé des hallus valgus, communément appelés des ‘oignons’. Il s’agit d’une bosse osseuse sur le côté du pied qui résulte d’une déviation du premier métatarse du pied vers l’intérieur et du gros orteil vers l’extérieur.

Ses enfants ne connaîtront pas cette malformation. Prendre soin de ses pieds est impératif pour se mouvoir librement. Sans de bons pieds, où irions-nous ?

Au Congo en 1988

Cela me ramène à l’époque de mes premières années missionnaires. Tête penchée pour écouter les confessions des chrétiens, mon regard se tournait spontanément vers les pieds des gens; pieds meurtris sur les chemins de brousse, vulnérables aux blessures, craquelés et même crevassés et ongles mal taillés. À vrai dire, j’étais presque le seul à porter des souliers. Je me disais qu’un podiatre y trouverait un endroit incomparable pour exercer sa profession.

Marcher dans la brousse est une agréable sensation. Il est important de suivre le sentier de peur de croiser un serpent au passage. Il faut aussi avoir de bons yeux.

  • « Attention mon père »!
  • « Oui quoi ? »
  • « Là, il y a un serpent! »

J’ai beau regarder partout. Je ne vois rien. Là, c’est où ? Dois-je regarder ici où là-bas ?

  • « Non, regardez en haut. Là sur la branche. »

Mes yeux s’écartent. Je ne vois qu’un amoncellement de feuilles. Dans un environnement si hostile, les enfants apprennent très tôt à détecter les dangers. Personne n’a un tel souci en forêt à La Tuque.

  • « Là, devant vous, il y a un serpent! »

À force d’efforts, j’y parviens enfin. Et la route continue.

La Vallée du Rift

Quelques années plus tard, j’ai eu l’idée d’aller explorer une vaste étendue située au sud de la paroisse de Géty. Il s’agit d’un petit segment de la Vallée du Rift qui s’étend du sud du Mozambique jusqu’en Syrie. Il s’agit d’une profonde crevasse entre deux plaques de la croûte terrestre. Une descente épique nous attendait. Heureusement, nous avions deux bons guides.

C’est un paysage à couper le souffle. Au début, le sentier est relativement facile. Puis, il emprunte les escarpements de pics sculptés par l’érosion depuis des milliers d’années et hauts de plusieurs dizaines de mètres, à droite et à gauche. Nous avons pris toute la journée pour atteindre la rivière Semeliki qui serpente au pied de la montagne.

Épuisés, avec mon confrère Malaki, nous avons trouvé refuge dans un petit village tard la nuit. Le lendemain matin, nous avons eu le privilège de manger quelques petits poissons qu’on appelle kapenta, accompagnés du traditionnel bugali, la pâte de manioc. Nous avons de nouveau dormi le reste de la journée. Au menu du soir, de nouveau des kapenta. Ce sont de petites sardines d’eau douce de la famille des clupéidés. La variété des mets est fortement limitée dans ces lieux de vive chaleur, éloignés des centres urbains et difficiles d’accès. Bref, ce soir-là, jambes allongées, assit à même le sol aux côtés de la maman qui nous accueillait si généreusement, nous entamons une conversation.

  • « Pourquoi ne restez-vous pas avec nous, mon père ? »
  • « Et bien, lui répondis-je, une manière très simple de m’inciter à rester avec vous, c’est de tout simplement cacher mes souliers. Moi, je suis incapable de marcher sans souliers comme vous le faites. Vous marchez pieds nus depuis votre enfance et vous êtes habituée. Dans cette vallée, le sable est tellement chaud que je me brûlerais les pieds sans cesse. Sans souliers, je suis prisonnier, incapable de bouger. »

Pour bien illustrer mon propos, je lui montre le dessous de mon pied gauche et l’invite à me toucher. Un peu craintive, elle approche lentement son doigt et exerce une légère pression. Elle s’éclate de rire.

  • « Oh! C’est comme la peau d’un bébé! »

Nous avons apprécié cette pause de 36 heures avant d’attaquer l’ascension de la montagne aux allures d’un géant, haute de 1000 mètres. En passant, je me réjouis de lire une annonce sur le devant d’un bar. La boisson offerte est une faible bière alcoolisée à base d’un fruit typiquement local. Le nom de ce bar est « Umaskini si zambi! » Traduction : « la pauvreté n’est pas un péché! ».

Prenons soin de nos pieds! Prenons soin des uns des autres, au nom de Jésus.